Front catholique


Au lendemain du premier tour, la conférence des Évêques de France a, par la voix de son porte-parole, Mgr Olivier Ribadeau Dumas, rappelé ce qu’elle considère comme des points fondamentaux. Document particulièrement impersonnel, il synthétise de manière scolaire l’enseignement de l’Eglise en la matière.

Ce qui est assez étonnant, c’est qu’il n’y a pas de prise en compte de la présence d’un parti d’extrême-droite au second tour. Pourtant l’Eglise de France a toujours été particulièrement vigilante pour dénoncer nommément les dérives racistes, populistes et antisémites du Front National.

Ainsi lorsqu’en 2002, à la suite de la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour, elle déclarait « Chrétiens, nous ne supportons pas les mensonges du candidat de l’exclusion, du mépris et de la haine, notamment quand il détourne l’Évangile à son profit. ». En 1998, le Cardinal Billé, Président de la Conférence des Évêques de France avait déjà dénoncé la doctrine du FN comme « contraires au respect de la dignité de l’homme. ». Son prédécesseur à l’ancienne capitale des trois gaules, le Cardinal Albert Decourtray, avait dès 1985 mis en cause incompatibilité entre foi chrétienne et programme frontiste « Quand je lis des propos qui manifestent de toute évidence une défiance par rapport aux étrangers, une manière de vouloir le rejet des immigrés qui ne me paraît pas respectueuse de leur personne (…), je dois dire tout simplement devant l’Évangile que je ne suis pas d’accord ».

Comment expliquer ce silence alors que l’électorat catholique ne vote pas plus pour l’extrême-droite que le reste de la population française ? Comment comprendre que des prêtres d’habitude particulièrement actifs sur les réseaux sociaux, n’hésitant jamais à interpeller responsables politiques et ministres, soient aujourd’hui aussi silencieux ? Le respect de la laïcité impose des précautions, mais la situation d’avoir au deuxième tour un parti politique, dont les racines se situent dans le néofacisme, n’appelle-t-elle pas une prise de position plus forte ? Le Conseil représentatif des institutions juifs de France (Crif) et les musulmans de France n’ont pas les pudeurs de gazelle de l’épiscopat, appelant clairement à voter Emmanuel Macron pour faire barrage au Front National.

A ma connaissance, seul Mgr Marc Stenger, Évêque de Troyes, a eu le courage de prendre publiquement position contre le vote pour le Front National.

Dans le monde catholique, les appels des différentes composantes de la galaxie Manif pour tous à faire barrage à Emmanuel Macron, en votant pour Marine Le Pen ou en s’abstenant, illustrent le dilemme qui traverse une partie des catholiques, notamment chez les partisans de François Fillon.

Il y a tout d’abord l’effet de la dédiabolisation et donc de la soi-disante nouvelle respectabilité du Front National, défendu par exemple en 2015 par Vincent Neymon, secrétaire général adjoint de la conférence des Évêques de France : « Le parti de Marine n'est pas celui de Jean-Marie. On peut penser que le populisme est toujours là, bien sûr, mais il est devenu beaucoup plus rampant qu'avant. » Il rappellera dans la même interview qu’il n'y a pas de la part de la Conférence des évêques une ligne spécifiquement anti-FN en tant que telle.

Les deux affirmation sont fausses.

Il existe depuis plus de 30 ans une position constante de l’épiscopat contre les idées du Front National, ce que confirmera la même semaine son porte-parole : « La position de l’Église en France sur le Front national n’a pas varié. Les déclarations de 1985 du cardinal Decourtray restent toujours valables, ainsi que celles qui ont suivi les années d’après. Nous continuons de dire que le rejet de l’étranger, le refus de l’accueil de l’autre, une conception et une vision de la société renfermées sur la peur, posent problème. Un certain nombre de points développés par le Front national ne sont pas conformes à la vision que l’Évangile nous invite à défendre. ».

Sur le changement de fond du parti frontiste, l’ensemble des livres, reportages et analyses démontrent le contraire. Casser le thermomètre empêche de prendre la température, mais elle ne permet pas de la faire baisser.

Mais il faut reconnaitre que ce long et patient travail de ripolinage de la façade frontiste finit par porter ses fruits, l’initiative du diocèse de Toulon d’inviter en 2015 Marion-Maréchal Le Pen à débattre avec d’autres élus étant la manifestation la plus médiatique de ce processus. La justification par une nécessité d’évangélisation n’étant qu’un épouvantail, comme le démontre parfaitement le dernier livre d’Erwan le Morhedec.

Dans sa fonction de rabatteuse du vote catholique, Marion-Maréchal le Pen maîtrise parfaitement sa partition et sait comment faire écho aux préoccupations d’un électorat orphelin. Dans son interview d’hier à Famille Chrétienne, de quoi parle-t-elle ? PMA, embryons, mariage homosexuel et adoption.

Parce qu’elle sait que depuis plus de 15 ans, parfois très volontairement, l’Eglise de France développe une grille d’analyse politique qui, jonglant entre loi naturelle et principes non-négociables, impose de facto un vote catholique.

Ses promoteurs s’inspirent d’un document de 2002 de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi et d’un discours de Benoît XVI de 2006. Envisageant l’engagement des catholiques dans la vie politique, le Cardinal Ratzinger précise que la protection de la vie, la reconnaissance de la structure naturelle de la famille et la protection du droit des parents d’éduquer leurs enfants sont des points non négociables…. parmi d’autres. Car le document considère de manière tout aussi importante la lutte contre les formes modernes d’esclavage (drogue et prostitution), une économie au service de la personne, le refus radical et absolu de la violence et du terrorisme, la recherche de la paix et de la justice,…

Traduttore, traditore, toute l’astuce consiste encore à mettre en avant les questions autour de la famille et de la filiation comme étant le marqueur idéologique prioritaire de la détermination des catholiques… quitte comme aujourd’hui à faire abstraction du reste en appelant à voter pour le Front National.

L’Eglise a donc une responsabilité importante auprès des catholiques qui pensent aujourd’hui pour la première fois à franchir le pas d’un premier vote pour l’extrême-droite. Ce travail va prendre de nombreuses années mais elle doit réinvestir globalement l’ensemble des thématiques sociales, économiques, écologiques, artistiques,… en privilégiant depuis plusieurs années une focalisation presque obsessionnelle sur les questions éthiques et familiales, elle participe de fait à une forme de déterminisme électoral.

La présence l’année dernière d’une délégation d’Evêque au salon de l’agriculture ou la parution d’un livre de Mgr Pierre d’Ornellas sur l’économie participent de ce mouvement, qu’il va falloir accélérer, sous peine d’enfermer une partie des catholiques dans une impasse idéologique.

Parce qu’il n’est pas possible de ne retenir des évangiles que quelques passages, le Cardinal Ratzinger rappelle dans sa note de 2002 que « la foi est un tout indivisible, il n’est pas logique d’isoler un de ses éléments au détriment de la totalité de la doctrine catholique. »

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