Mgr Gaschignard : le sacré et le pouvoir



Aujourd’hui, le pape François a accepté la démission de Mgr Hervé Gaschignard, Évêque du diocèse d’Aire et Dax, à la suite du signalement par plusieurs personnes « de paroles déplacées et d’attitudes inappropriées avec des jeunes ». Comme tous les autres citoyens il bénéficie de la présomption d’innocence. Il n'y a pas pour l'instant d'agressions sexuelles, simplement des tendances malsaines. Mais comment comprendre qu’un prêtre, qui avait déjà été signalé pour des faits similaires dans les années 90 à Nantes, puis en 2011 alors qu’il était Évêque Auxiliaire de Toulouse, finisse par devenir Évêque en titre d’un diocèse ??? C’est la première fois en France au niveau mondial qu’un Évêque est directement mis en cause pour des faits de cette nature. Le seul cas se rapprochant concerne le Père Patrick Braud, vicaire général[1] du diocèse d’Angoulême, condamné en 2014 à deux ans de prison avec sursis pour agressions sexuelles sur deux adolescentes.

Le choc est aujourd’hui considérable et va faire tituber l’ensemble de l’institution catholique, dévalorisant pour très très longtemps sa parole, notamment sur toutes les questions morales et sexuelles. Elle pose une question douloureuse : tous les efforts entrepris depuis presque 20 ans n’ont-ils servi à rien ?

Pourtant l’église ne cesse depuis les années 2000 de renforcer sa lutte contre la pédophilie des prêtres et les comportements inadaptés envers les jeunes : motu proprio Sacramentorum sanctitatis tutela de Jean-Paul II et lettre De delictis gravioribus du Cardinal Ratzinger, alors Préfet pour la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, obligeant les évêques à signaler à Rome les affaires pédophiles afin de mettre fin à la gestion locale et bien souvent silencieuse [2] Mesures renforcées par le pape Benoît XVI en 2010 notamment pour ce qui concerne la prescription ; enfin motu proprio du Pape François en 2016 permettant la destitution des évêques qui se rendront coupables de négligence dans l'exercice de leur fonction. Néanmoins la démission le 1er mars de Marie Collins de la Commission pour la protection des mineurs instituée par le pape François, ceci afin de dénoncer le manque de coopération et les freins de la Curie, ne doit pas masquer les résistances actuelles.

En France, si un travail de fond a eu lieu à partir des années 2000[3], c’est l’affaire Barbarin qui a poussé la Conférence des Évêques de France a se doter d’une commission nationale d’expert indépendant et d’une Cellule permanente de lutte contre la pédophilie, en charge notamment d’accompagner le déploiement diocésain et provincial des cellules d’écoutes.

Je pense que tout cela est nécessaire et marque une volonté réelle de protéger d’abord les enfants et non l’image institutionnelle de l’Eglise catholique. La démission aussi rapide de Mgr Gaschignard est effectivement, comme l’écrivent Céline Hoyeau et Nicolas Senèze dans le journal La Croix un « geste fort ». Néanmoins je considère que l’essentiel n’est pas là. Rien ne changera jamais si l’Eglise ne change pas en profondeur sa manière de vivre le pouvoir. Vous pourrez créer toutes les commissions possibles et imaginables, faire des rapports et des formations, dans un siècle rien n’aura changé tant que les Évêques ne remettront pas en question le rapport entre le sacré et le pouvoir, mariage contre-nature car totalement contraire aux paroles de Jésus.

La pédophilie et les comportements déviants existent au sein de l’Eglise notamment parce que le pouvoir est lié au sacré, ce qui a comme conséquence un partage des responsabilités très limité entre les laïcs et les clercs. La vie spirituelle n’étant pas un domaine réservé[4], je ne prétends pas que les laïcs seront meilleurs : en revanche, le choix de vivre une vie sociale, familiale, associative et professionnelle en dehors des sphères ecclésiales, et d’une certaine forme de prêt à penser, apportent un contre-point indispensable, un enracinement complémentaire à la perception des ministres du culte. Bien évidemment il existe des conseils, au niveau local ou diocésain, mais ils sont le plus souvent des coquilles vides ou la réunion des mêmes personnes depuis 30 ans. Actuellement, et c’est le cas dans plusieurs diocèses français, un Évêque peut gouverner totalement seul, même en contradiction avec les orientations diocésaines ou nationales. « La dérive autoritaire est une des plus fréquentes dans toutes les dérives qui atteignent les prêtres. »[5], celle-ci pouvant être particulièrement difficile à détecter, y compris pour l’intéressé lui-même et la communauté, faute d’un discernement possible. La situation sera donc identique avec les prêtres, dans le contexte de la sécularisation, chacun étant Évêque en sa paroisse. « L’institution Eglise est, d’autre part, assignée à entreprendre de manière permanente l’effort de « réformation » pour se libérer de la gangue perverse du pouvoir sacré. Le sacré et le pouvoir ont été peu à peu accaparés, confisqués par un groupe, réservés à quelque élite. La Bonne Nouvelle disqualifie cette situation, brise, efface la frontière : le sacré est accessible à tous, le pouvoir pensé et proposé comme une disponibilité, comme un service. L’enfant peut alors devenir modèle sans crainte, puisque le Royaume est à ceux qui lui ressemblent, l’agression sexuelle, à son endroit, sans issue, anti-évangélique. »[6]

Mais ce ne sont pas les différentes affaires de pédophilie ou les dérives affectives qui imposent une redistribution des missions, de facto une nouvelle manière d’envisager la participation des laïcs à la charge pastorale, mais bien le contraire ; les crimes de quelques prêtres, et aujourd’hui les dérives d’un Évêque pour « des attitudes pastorales inappropriées envers des jeunes », n’agissent que comme un révélateur de l’absence de volonté des clercs de mettre en œuvre la co-responsabilité en gestation depuis le Concile Vatican II…. il y a plus d’un demi-siècle…

Je ne remets absolument pas en cause la diversité des ministères et des charismes, je pense « simplement » qu’aujourd’hui sacré et pouvoir sont liés par une inertie de l’histoire qui conforte une situation contraire à la vocation baptismale des chrétiens. La manière de fonctionner de l’Eglise Catholique Française doit plus à l’Empire Romain, à l’idéologie féodale et à l’organisation napoléonienne qu’aux Évangiles.

Les laïcs doivent être partie prenante de la formation et du discernement des jeunes qui envisagent de devenir prêtre. L’opacité du fonctionnement des séminaires est difficilement acceptable désormais. Comme le dit un formateur « L’évêque de ce diocèse doit faire les poubelles pour trouver des séminaristes : aucune procédure de sélection n’est appliquée ou suffisante. Et elle se vérifie dans les autres diocèses… »[7] Une des réalités de l’Eglise est qu’aujourd’hui elle n’arrive pas à envisager un autre modèle que le quadrillage du territoire, le regroupement inter-paroissial en œuvre depuis 20 ans n’étant qu’une manière de repousser l’échéance inéluctable de l’effondrement d’un système. La formule de Jean-Louis Schlegel est cinglante mais tellement juste : « Dans l’Église d’aujourd’hui, l’imagination ne semble au pouvoir que pour innover dans l’ancien. »[8]. Quelques Évêques sont prêt à tout pour avoir des séminaristes. En accueillant et en ordonnant prêtre un jeune séminariste ayant essuyé un refus dans un autre diocèse ou en appelant à l’ordination contre l’avis de l’ensemble des Pères du séminaire,… sur le terrain, les effets sont catastrophiques, tant pour le jeune prêtre que pour la communauté.[9] Seule la présence de laïcs, qui ne soient pas des simples spectateurs ou des marionnettes, pourra permettre un discernement plus juste.

Il faut généraliser cette manière de vivre ensemble l’annonce de l'Évangile : les conseils épiscopaux doivent s’ouvrir plus largement, rendre compte du travail réalisée, consulter et associer plus largement les communautés. Au-delà de la cohérence évangélique, sur le sujet de la pédophilie, la présence plus importante de laïcs facilitera la médiation et permettra de mettre fin à la « fraternité irraisonnable », [10] sorte d’Œdipe spirituel.

Pour l’Eglise Catholique en France, ce changement constitue une révolution mais au regard de l’évangile il ne s’agit que d’une simple évolution qui mettra fin à l’amalgame entre sacré et pouvoir, redonnant ainsi aux prêtres un nouvel espace de mission. Je crois comme l’ancien Évêque d’Angoulême que l’Eglise est « un immense réservoir d’énergies inemployées »[11].

Mais l'Eglise est-elle seulement prête ???

Notes

[1] Numéro 2 du diocèse, c’est un poste qui assez souvent constitue la dernière marche avant d’être ordonné Évêque, bien qu’en la matière il n’existe pas une règle précise.

[2] Le but étant à l’époque moins de concentrer le pouvoir que d’enlever la compétence à la congrégation pour le clergé, et en particulier à son Préfet, le très complaisant Cardinal Hoyos.

[3] Même si chronologiquement il serait plus juste de considérer que l’intervention devant l’Assemblée Plénière du docteur Marie-Jo Thiel constitue le point de départ d’une conscientisation généralisée de l’épiscopat, puis la parution d’un article dans la revue Prêtres Diocésains de 1998: « Quand des actes de pédophilies sont imputables à un clerc : perspectives pastorales », p. 446 ainsi que dans Documents Épiscopat du 10 juillet 1998, « A propos de la pédophilie » )

[4] Enfin je crois…

[5] La pédophilie dans l’Église catholique : un point de vue interne, Stéphane Joulain, Esprit octobre 2011, page 37

[6] Le sacré incestueux, les prêtres pédophiles, Olivier Bobineau, Constance Lalo, Joseph Merlet, DDB 2017, page 229

[7] Ibid, page 223

[8] Après le scandale de la pédophilie : quel modèle de prêtre dans l’Église catholique ? Jean-Louis Schlegel, Esprit décembre 2011, page 44

[9] Départ du jour au lendemain dans un autre diocèse ou dans une communauté plus docile, burn-out, dépression,…

[10] Selon l’expression du Père Stéphane Joulain « Une autre difficulté rencontrée dans le travail de lutte contre la pédophilie dans l’Église est ce que l’on pourrait appeler la « fraternité irraisonnable » pouvant exister entre prêtres. (…) Dans l’Église, ce qui a permis pendant longtemps à certains prêtres d’abuser de mineurs, c’est aussi qu’ils étaient les amis de tels ou tels prêtres ou évêques, qu’ils avaient une bonne réputation, qu’ils savaient aussi, pour certains, se montrer de « bons pasteurs ». Lorsque les premiers soupçons de problèmes font surface, tout comme dans un couple qui ne va pas bien, certains vont préférer, tels les « trois singes », ne pas voir, ne rien entendre et surtout ne rien dire. Il est difficile par ailleurs pour un évêque ou un supérieur religieux de sanctionner tel prêtre, qu’ils ont eu comme confrère de formation ou comme étudiant et parfois comme professeur ; » ibid page 35

[11] Méditation sur l’Eglise Catholique en France : Libre et présente, Mgr Claude Dagens, Cerf 2008, page 109

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