Identitaire, le mauvais génie du christianisme


Dans la perspective des prochaines échéances électorales, l’efficace et percutant essai d’Erwan le Morhedec démontre et démonte les fondements de la tentation identitaire à laquelle semble succomber une partie des catholiques. En évitant l’argumentation politique dont la seule boussole serait l’opinion sondagière mais en privilégiant le questionnement spirituel, l’auteur s’attache à illustrer le rapt, « l’accaparement et la récupération du christianisme à des fins étrangères. In fine, sa trahison et sa subversion. »

Son but n’est pourtant pas de stigmatiser la tentation identitaire : « Comment ne pas être tenté par la revendication d’une singularité, voire d’une prééminence, dans une société marquée par la concurrence des identités, des communautés ? (…) Comment ne pas comprendre que certains tentent de se raccrocher à quelque permanence, une identité, un passé qui a le mérite d’être connu – et parfois mythifié ? ». Mais il invite cependant, en se fondant sur notre Foi, à refuser les amalgames politiciens et la conception d’un monde binaire, en s’ouvrant aux pluriels de la réalité.

Car quelle est donc cette France éternelle ? Cette France véritable, pure, à laquelle il serait possible de se référer. S’agit-il d’un héritage postérieur à la Révolution de 1789 ? S’effaçant sous les pavés de 68 ? Faut-il plutôt revenir à Clovis ou Charlemagne ? L’identité Française au contraire n’est-elle pas plutôt le fruit d’une longue sédimentation, toujours en mouvement et donc jamais achevée.

L’identité française sur laquelle repose la rhétorique des droites nationalistes affirme cette vue de l’esprit que la France serait chrétienne depuis toujours et in fine insusceptible d’évoluer, sinon à perdre sa nature profonde. Erwan le Morhedec s’interroge alors sur le rôle même de l’évangélisation et de l’annonce de la Foi, si la France reste et demeure de toute éternité chrétienne, « quand bien même sa culture, sa législation, ses habitants, auraient cessé de l’être. »

« Quel sens a la foi si elle relève strictement de mon identité, une identité reçue, non choisie et incontournable ? Quelle valeur a-t-elle si elle n’est que le produit d’un héritage ? Si elle n’est que le legs de ma culture, de ma terre, mon sang, voire ma couleur de peau ? Cet identitarisme anéantit la foi, la dévalue radicalement, en lui ôtant ce qui la rend juste et belle : la liberté. Nos champions chrétiens de l’identité vivent une contradiction inassumée : comment revendiquer la liberté religieuse et, en particulier, la possibilité de convertir dès lors que l’on assigne une personne à son identité religieuse ? Comment une personne qui serait, tenez, musulmane, avant tout musulmane, seulement musulmane, pourrait-elle bien changer d’identité ? Certains, sacrifiant tout au déterminisme de l’identité, se résolvent alors à considérer qu’il n’y a finalement pas de conversion possible. L’identitarisme, calcifie, fige la personne, en même temps d’ailleurs qu’il fractionne le corps social en autant de groupes entre lesquels toute circulation est interdite. »

Mais c’est surtout lorsque des catholiques se rapprochent sciemment des identitaires qu’il devient nécessaire de dénoncer le dévoiement de la Foi, quand celle-ci devient l’oriflamme fédérateur des peurs et des haines de l’étranger, souvent simple marchepied pour des ambitions politiques.
Il y a là une entreprise similaire aux multiples tentatives de récupération politique du catholicisme par des doctrines incompatibles au cours du XXe siècle. Car comment justifier, par quelle contorsion intellectuelle est-il possible de faire cohabiter un discours d’exclusion avec l’appel de l’Evangile à l’accueil de l’étranger, de l’autre ?

Les catholiques peuvent-ils vraiment se laisser séduire par l’idée qu’ils sont les victimes d’un monde hostile ? Faut-il voir dans toutes les oppositions de la société à la doctrine de l’Eglise une christianophobie ? Alors comment expliquer par exemple le bon accueil fait au Pape François par des médias habituellement réservés voire hostiles ? « Le monde ne nous déteste pas, il lui suffit de nous ignorer. »

Malheureusement, Erwan le Morhedec constate ici encore la dénaturation des évangiles pour justifier des revendications communautaires ; « leur raisonnement emprunte des parcours sinueux, jusqu’à renverser cette parole du Christ dont ils se revendiquent fièrement : « On vous persécutera à cause de mon Nom » (Luc 21, 12) ou encore, dans les Béatitudes : « Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi » (Matthieu 5, 11). Une fois convaincus de la persécution, ils trouvent en celle-ci la preuve irréfutable qu’ils agissent en Son nom. Mais la démarche est contrefaite : le nom du Christ est premier, la persécution, seconde. Or, ce n’est pas si souvent Son Nom qui leur vaut l’hostilité, l’insulte ou « toute sorte de mal » mais bien plutôt la violence, l’indigence, la brutalité voire la sécheresse de leurs propos. Le Christ doit se trouver parfois bien affligé de constater ce que l’on croit justifier par son nom. »

Enfin, comment se plaindre d’avoir à affronter des opposants, parfois des ennemis, lorsque la Bible annonce que la naissance de Jésus sera « un signe en butte à la contradiction » ? Sans doute cette incapacité à assumer le débat éclaire-t-il la perception de certains catholiques qui estiment la Vérité comme une propriété unique de l’Eglise.

L’identité serait-elle donc un terme néfaste, totalement incompatible avec la foi catholique ? Est-il donc inévitable de devoir choisir ? Cette question nous renvoie à une interrogation fondamentale : qu’est-ce qu’être chrétien aujourd’hui ? N’est-ce pas la Foi qui nous définit plus que notre identité ? Notre vocation citoyenne n’est-elle pas d’être des témoins de l’amour du Christ, des artisans du dialogue et de la construction d’une société respectueuse des personnes ? Notre mission n’est pas l’affirmation d’une vérité immuable, mais l’accompagnement de nos proches, dans les moments de douleurs mais aussi de joies, avec l’assurance que la vie l’emporte toujours sur la mort.

« Et si vraiment nous cherchons une identité, la seule identité qui vaille, la seule que je doive résolument faire mienne, la seule source profonde à laquelle je doive puiser est mon identité chrétienne de serviteur. Cette identité chrétienne n’est pas un quelconque entretien ou sauvegarde d’une culture. Elle est là, dans la mission des « artisans de paix » (Matthieu 5, 9), cette croix du Christ fichée dans l’engrenage de la haine. Elle est dans la résistance que nous opposerons aux partis antagonistes qui recherchent l’affrontement, réduisent au silence la fraternité des simples gens, quand bien même cela nous vaudra la haine de chaque extrême, en ce compris les nôtres. Ce n’est qu’ainsi que nous rendrons témoignage, que nous serons s’il le faut « persécutés pour la justice », « insultés à cause de Lui » (Matthieu 5, 10, 11), et donc « heureux », bénis. C’est là que nous sommes enracinés dans notre identité profonde, ce souffle qui nous anime. Si la glaise est notre condition, nous devons chercher le souffle. »

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