Nonce apostolique


Exercice assez classique, les vœux des Évêques pour la nouvelle année civile sont souvent un temps convivial avec l’ensemble des catholiques qui partagent une responsabilité diocésaine. Les Évêques y souhaitent une année de paix, d’avoir un président au-dessus des querelles partisanes, de surmonter les peurs et les somnolences, de savoir faire preuve de solidarité, bref, rien de très surprenant.

J’ai néanmoins observé cette année une petite entorse au classicisme sans vague de cette tradition civile. Lors de son homélie pour les vœux de la nouvelle année, Mgr Jean-Michel Di Falco s’est permis une remarque assez singulière :

Mais je trouve que nos responsables ont une manière bien particulière de traiter les personnes. Faut-il que les évêques fassent du chantage au départ, descendent dans la rue, fassent du sitting ou plantent la tente devant la nonciature, pour que l’on n’abuse pas de leur esprit d’obéissance et de leur dévouement ? Pour qu’on mette en route les procédures plus tôt ? Pour qu’ils partent le jour de leurs 75 ans et non pas des mois plus tard ? Sachez cependant que je ne me plains pas, c’est vous qui êtes à plaindre dans votre attente d’un nouvel évêque plus jeune, plus dynamique, plus entreprenant, plus à l’écoute, plus compréhensif, plus paternel, plus disponible, plus saint, en fait !

L’obéissance est un pacte qui se fait et qui se vit dans la confiance. Celui qui obéit montre sa disponibilité à servir. Mais celui qui commande a comme devoir de suivre les règles établies, et s’il ne les suit pas d’en donner les légitimes raisons. « Avant d’invoquer l’obéissance (nécessaire), on doit pratiquer la charité (indispensable) », dit pourtant un document émanant de Rome. Les récents vœux du pape François à la curie romaine montrent tout le travail qui reste à faire pour rendre les dicastères plus attentifs et plus efficaces. Pour ma part je ne pense pas avoir, durant mes années dans les Hautes-Alpes, prolongé indûment un curé dans sa charge au-delà de ses 75 ans. S’il était prolongé, c’était avec son accord.

La critique est assez justifiée car l’Évêque de Gap a 75 ans depuis le 25 novembre 2016 et conformément au droit canonique il doit remettre sa démission au pape… qui sera acceptée dès lors que le nonce apostolique aura trouvé un successeur au futur Évêque émérite.

Il n’est pas rare qu’à la veille de son départ à la « retraite » ou quelques années après, un évêque s’autorise une plus grande liberté d’expression[1] sur le fonctionnement de l’Eglise.

Mais le retard que dénonce Mgr Di Falco n’est-il pas le signe d’un malaise plus profond ? Dans le long et complexe processus de nomination d’un nouvel Évêque, il est pourtant assez facile d’anticiper la fin d’une charge épiscopale. Dans 5 ans, un quart des Évêques français auront donné leur démission pour raison d’âge.[2] Sachant que plusieurs diocèses particuliers ou importants[3] nécessitent une personne ayant déjà une expérience significative dans la conduite d’un diocèse, il est raisonnable d’estimer qu’environ un tiers des diocèses vont changer d’Évêques d’ici cinq années.[4]

La pyramide des âges des Évêques Français nécessite donc une recherche permanente de nouveaux candidats : gageons que les journées du nonce apostolique Mgr Luigi Ventura sont bien occupées.

Alors comment expliquer cette si longue attente ? Sans doute la période particulière que l’Eglise de France traverse actuellement demande un profil beaucoup plus polyvalent qu’autrefois, donc plus rare : en effet, outre le fait qu’au-delà des réorganisations territoriales il va falloir inventer une autre manière de vivre sa foi dans les communautés chrétiennes, il n’est plus possible de « diriger » un diocèse de manière aussi verticale.

L’implication des laïcs et le bon niveau de formation nécessaire, la plus grande indépendance des prêtres diocésains vis-à-vis de l’autorité, le développement d’une culture synodale nécessitent de construire ensemble les grandes évolutions pastorales. Tout cela fait écho aux paroles de Saint Augustin, Évêque d’Hippone[5] : « Pour vous je suis évêque, avec vous je suis chrétien. »

L’absence d’une culture du dialogue ou du compromis entraînant plus facilement des situations bloquantes, un nouvel évêque doit avoir une formation solide, une bonne expérience du terrain, être imaginatif et créatif, à l’écoute mais aussi force de proposition, bon manager et excellent DRH, mais aussi bon théologien et spirituel , de préférence brillant orateur, capable de gérer des conflits,… bref, un véritable mouton à cinq pattes. Alors peut-être tout simplement que le vivier des candidats étant plus restreint, la difficulté pour des « petits » diocèses de devoir se séparer d’un prêtre[6] et la difficulté de la tâche épiscopale face à un avenir très incertain expliquent en partie l’attente de Mgr Di Falco.

Pourtant je ne doute pas qu’il y a de nombreux prêtres qui aujourd’hui ont la générosité et les capacités pour être au service d’un diocèse comme celui de Gap. Mais sans doute que dans l’avenir il sera nécessaire de réfléchir sur le caractère permanent, non pas de l’ordination, mais de la mission d’un Évêque à la tête d’un diocèse. Même si cela ne fait absolument pas partie de la Tradition de l’Eglise, s’inspirer des traditions monastiques qui élisent un père abbé pour une période permettra une autre forme de discernement vocationnel, susceptible d’envisager d’autres profils.

Allant dans ce sens, la renonciation du pape Benoît XV et le fait que le pape François parle assez librement de la fin de son pontificat désacralise ce qui relève de l’organisation, et non de la foi. Les démissions assez récentes, pour des raisons très différentes, de Mgr Marceau Mgr Lacrampe, Mgr Sankalé et de Mgr Jean-Marie le Vert montrent le caractère éprouvant, moralement et physiquement de la responsabilité d’un évêque, et donc la difficulté de pouvoir en assurer la responsabilité sur le long terme. Enfin, le paysage ecclésial se modifie plus rapidement qu’auparavant, les qualités requises pour aujourd’hui ne seront pas nécessairement celles de demain.

Envisager la conduite d’un diocèse seulement pour une période, sous la forme d’une mission ou d’un mandat, pourrait être une manière d’offrir une chance à des prêtres qui ne seraient pas appelés dans un cadre permanent. Plus le cadre de l’appel à servir l’Evangile sera souple et plus l’Esprit-Saint sera en mesure d’être appelant à la nouveauté.

Notes

[1] Voir par exemple les livres de Mgr Francis Deniau , Un évêque en toute bonne foi, Fayard 2011 ou Mgr Joseph Doré, A cause de Jésus ! : pourquoi je suis demeuré chrétien et reste catholique, Plon 2011

[2] En 2016 : Mgr Jean-Pierre Grallet diocèse de Strasbourg, Mgr Jean-Michel Di Falco diocèse de Gap. En 2017, Mgr André Vingt-Trois diocèse de Paris, Mgr Michel Dubost diocèse d’Evry. En 2018, Mgr Georges Pontier diocèse de Marseille, Mgr Azéma évêque auxiliaire de Montpellier, Mgr Thierry Jordan diocèse de Reims, Mgr Armand Maillard diocèse de Bourges. En 2019, Mgr Jean-Pierre Ricard, diocèse de Bordeaux, Mgr François Garnier diocèse de Cambrai, Mgr Jean-Paul Jaeger diocèse d’Arras, Mgr Nicolas Aubertin diocèse de Tours. En 2020, Mgr Jean-Pierre Cattenoz diocèse d’Avignon, Mgr Jean-Claude Boulanger diocèse de Bayeux, Mgr Maurice Gardès diocèse d’Auch. En 2021, Mgr Bruno Grua diocèse de Saint-Flour, Mgr Roland Minnerath diocèse de Dijon, Mgr Robert Wattebled diocèse de Nîmes, Mgr Eric Aumônier diocèse de Versailles, Mgr Marc Stenger diocèse de Troyes, Mgr Le Gall diocèse de Toulouse. A cette longue liste il faut rajouter le diocèse de Limoges, dont la cathèdre est vide depuis la nomination de Mgr François Kalist comme successeur de Mgr Hippolyte Simon à Clermont Ferrand

[3] Je pense notamment au cas particulier de Strasbourg, dernier diocèse concordataire, mais également à Paris, Marseille ou Bordeaux en raison de la dimension et de l’existence de deux sièges cardinalesques

[4] Même s’il est possible de faire une légère pondération en raison des 11 évêques auxiliaires en France qui peuvent prétendre diriger un diocèse.

[5] Qui lui trouva dès le cinquième siècle une façon radicale de ne pas être soumis à la décision d’un nonce ou d’un proconsul en mourant à 75 ans

[6] Par exemple des diocèses qui n’ont aujourd’hui que 2 prêtres de moins de 50 ans…

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