Malades des nouveaux médias


« Très souvent on allume le poste pour éteindre les enfants. ». Le constat est glaçant parce qu’il est une réalité de la majorité des foyers. La place des écrans modifie en profondeur notre rythme de vie professionnel et familial. Si encore la qualité de l’information et des divertissements pouvait justifier cette position hégémonique, peut-être pourrions-nous accepter cette évolution.

Mais « la soumission de la télévision au pouvoir politique l’amène à jouer un rôle actif dans la propagande et la désinformation », en nivelant toujours par le bas l’apport culturel, afin d’éviter tout effort, donc tout ennui. Un exemple parmi tant d’autres : la langue française usuelle compte entre 60 000 et 75 000 mots. Un adulte en utilise en moyenne 3 000 dans sa vie de tous les jours. Le vocabulaire télévisuel est constitué de 600 mots, au-delà duquel il va être nécessaire de pratiquer coupures et ajout d’une glose, afin de ne pas mettre le téléspectateur en face de sa propre ignorance. « Un journal révélait ainsi qu’un ministre avait récemment fait un stage de communication où il avait appris à s’exprimer publiquement avec un lexique limité à 500 mots. »

Sans nier les bienfaits des nouveaux médias, Jean-Claude Larchet souhaite dans cet essai « poser un diagnostic des différentes pathologies engendrées par les nouveaux médias, afin de faire prendre conscience de l’étendue du mal à ceux que l’exaltation ambiante qui continue à accompagner le développement incessant de ceux-ci aurait rendus aveugle. ».

La pertinence et l’originalité du livre repose entièrement sur la dualité entre le sujet du livre et le domaine de compétence de son auteur, car Jean-Claude Larchet est tout sauf un spécialiste de la communication. Théologien orthodoxe dont la qualité des travaux est reconnue internationalement, son domaine de recherche se concentre principalement sur la patrologie ascétique orthodoxe, c’est-à-dire les écrits des pères orientaux, couramment nommés pères du désert, sur une période allant du Ier au XIVème siècle. Son ouvrage majeur reste Thérapeutique des maladies spirituelles, véritable encyclopédie d’ascétique et de mystique[1], dans les livres plus accessibles[2] on peut mentionner Dieu ne veut pas la souffrance des hommes ou Une fin de vie paisible, sans douleur, sans honte...

Quel peut donc être le regard d’un spécialiste des énergies divines ou de Saint Maxime le Confesseur sur les nouveaux médias ? Déjà d’éviter le piège dans lequel tombe assez souvent les philosophes ou sociologues qui décident un beau matin d’écrire sur la communication, sans jamais avoir cherché à comprendre de quoi il retourne. Dans le tableau qu’il dresse du « colonialisme numérique », il est évident que Jean-Claude Larchet a pris le temps d’une documentation rigoureuse et d’une observation attentive.

Le monde qu’il dépeint, notre monde, y apparaît déstructuré, prisonnier d’une technique dont la fonction de libération de l’homme s’est effacée au détriment d’une domination[3], créant sans cesse de nouveaux besoins, nous obligeant non pas à une perpétuelle adaptation, mais bien plutôt une « exaptation »[4] , soulignant qu’en l’occurrence c’est désormais l’organe qui crée la fonction et non l’inverse.

L’ homo connecticus vit la même relation avec son smartphone qu’un enfant avec son doudou, la moindre déconnexion entraînant la crainte de manquer un mail ou une actualité importante. Dans un système en flux tendu, journalistes et téléspectateurs se retrouvent au même rang, avec l’émotion et de la perception comme seul outil d’analyse. « Nous sommes dans un univers où il y a de plus en plus d’information et de moins en moins de sens. ». Mais où l’approche de Jean-Claude Larchet est particulièrement éclairante, et effrayante il faut le constater, c’est qu’il envisage le développement du numérique et de l’interconnexion de manière globale, son livre constituant une synthèse des grandes problématiques qui existent de manière totalement autonome vis-à-vis de la raison humaine, la technique n’étant régi que par un seul principe : « si tu peux, tu dois. ».

Impact sur la qualité de la lecture avec les tablettes numériques, accumulation sur nos disques durs de nourriture non consommée, répercussion du développement de l’édition numérique sur l’œuvre même, tyrannie du paraître, société du spectacle qui crée la double illusion de rendre irréel ce qui est réel et de faire apparaître comme réel ce qui est irréel,… jusqu’à remettre en cause le corps, objet encombrant freinant la simultanéité. Voici quelques-unes des conséquences que l’auteur analyse et met dans une perspective sociale, philosophique et anthropologique.

Tout en rappelant judicieusement les mots de David Cole sur notre responsabilité dans cette situation : « Imaginons un Etat qui obligerait ses citoyens à déclarer en permanence où ils se trouvent, avec qui, ce qu’ils font, à quoi ils consacrent leur temps et leur argent. Aucun de nous ne voudrait y vivre. Les associations des droits de l’homme condamneraient cet Etat qui bafoue la dignité humaine et la liberté. Nous plaindrions ses habitants, privés de droits essentiels dans une société démocratique libérale. Et pourtant, c’est dans cet Etat que nous vivons aujourd’hui, à une différence près : l’Etat ne nous oblige pas directement à partager avec lui ces informations personnelles. Il en délègue la collecte à des entreprises privées, puis il pioche à volonté. »

En concluant son dernier ouvrage par les conséquences sur la spiritualité, à la lumière des enseignements des pères du désert, Jean-Claude Larchet ouvre de manière pertinente la réflexion sur les enjeux et les limites de vivre sa Foi dans un monde hyperconnecté. Un seul regret cependant, que cette dernière partie ne soit pas plus importante, tant le sujet me semble important et paradoxalement pauvre en réflexion.

Notes

[1] Peut être que pour des personnes qui ne sont pas familières de la théologie orthodoxe, il peut être pertinent de lire comme une introduction à la théologie orthodoxe quelques livres d’Olivier Clément, par exemple « Sources : Les mystiques chrétiens des origines » chez DDB. Cela peut permettre une petite mise en jambe

[2] Ami lecteur, je ne doute pas une seule seconde de tes capacités ou de ta culture, attention cependant, la plupart des livres de Jean-Claude Larchet s’adressent à un public universitaire et n’ont pas toujours l’ambition de la vulgarisation. Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas très intéressants, mais plus simplement qu’ils nécessitent souvent un investissement important en terme de concentration et de mobilisation des connaissances.

[3] J’ai été étonné de ne jamais croiser Jacques Ellul

[4] Selon le terme de Raffaele Simone, cité page 32

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