Cantique de l'infinistère

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C’est une merveilleuse promenade sur un chemin qui serpente au plus près de notre âme. De son périple dans le massif sauvage et désertique du Cézallier en Auvergne, le Père François Cassingena-Trévedy en a tiré un livre exaltant, Cantique de l'Infinistère, riche d’une immense profondeur humaine et spirituelle.

Pour ceux qui n’ont encore jamais eu la joie de lire le moine de l’abbaye de Ligugé, ici la langue est d’une richesse inouïe, dans un style qui assez naturellement m’évoque la langue d’une Marguerite Duras Yourcenar dans les Mémoires d’Hadrien. Pourtant il s’agit sans doute du livre le plus facile d’accès d’un auteur qui ne cherche pas se cacher derrière la barrière d’une culture mais qui en utilise toutes les variations et les symphoniques.[1]

Sur cette courte semaine de liberté en dehors de sa clôture, il dessine et raconte cette terre d’Auvergne, cette Vierge noire, rugueuse et sauvage, indépendante et minérale. Les vents du mois d’octobre ont fini de dénuder les vallées, laissant alors poindre les premiers frimas. Tout est ici prétexte et sujet d’une méditation, qu’il s’agisse d’une carte IGN ou de la dénomination d’un cours d’eau, tout cela étant généreusement accompagné par les nombreuses références culturelles, géologiques et historiques de l’auteur. Ainsi au détour d’un chemin, d’une croix ou d’un ruisseau émerge soudain une réflexion qui va prendre pour base un discours synodal du XIXème siècle, va nous emmener jusqu’à une déclinaison latine pouvant donner son nom à une roche, avant de rebondir dans un dernier sursaut dans une méditation sur le rythme de la marche. Car celui-ci accompagne naturellement les déambulations de la pensée : « L’homme s’est doté de moyens de transport adventices qui flattent jusqu’au vertige sa prétention d’annuler la distance et qui ruent le temps sans remords. La marche, portative et incorporée à lui, n’en demeure pas moins – et demeurera toujours – le véritable moyen dont il dispose pour prendre la mesure du monde et de lui-même. Car, « mesure de toutes choses », selon que le définissait Protagoras, l’homme est aussi, en définitive, la seule unité de mesure du monde. »

Ici la vie est pleine et entière, tant dans les rencontres des habitants que la contemplation des lieux : l’auteur embrasse d’un seul regard les courbes d’un chemin, le refuge dont il va être le dernier occupant, le repas du soir ou la naissance d’un veau. Il n’y a pas de détail, rien d’insignifiant ou de négligeable car François Cassingena-Trévedy a un appétit de vivre insatiable et la plume qui permet d’en dresser un tableau chamarré.

Et même lorsqu’il s’agit de croquer le glissement de la randonnée vers le trail, la poésie et la spiritualité restent présentes : Je vis dans l’instantanéité successive et sans cesse improvisée du corps à corps avec l’échine de la terre. Je n’ai plus de pensée qui ne soit au passage, plus d’autre credo que le réel immédiatement multiplié par le prisme de ma foncière poésie, car, par constitution et, s’il se peut dire, de naissance, je suis poétiquement au monde. Les randonneurs d’aujourd’hui, très généralement munis de bâtons nordiques sans nœuds, sans clous, sans sève, sans âme qui vive, sont des techniciens, des sportifs, des professionnels (comme tout le monde se targue de l’être en nos temps, même pour des riens), des « hommes sérieux », tels que le Petit Prince les abhorre et les moque en les affublant du sobriquet de « champignons ». Ils causent à l’envi, sur les blogs et les forums, du poids méticuleux de leur sac, de leurs rations de calories, de leur élimination urinaire, des péripéties de leur digestion, de la sophistication de leur nourriture et de leur boisson (ces malheureux n’ont certainement pas bu l’eau au torrent pour relever la tête… De torrente in via bibet…). On les entend pérorer de tout cela lorsqu’il arrive qu’on les croise, si tant est qu’ils vous saluent. Ces forcenés, ces cyclopes (ils n’ont apparemment qu’un œil au front, et fort petit), ne voient que leur performance, sans distraction, sans considérations pour les grandeurs qui les toisent ni les simples ¬– plantes ou humains – qui se pourraient si heureusement rencontrer. D’autres encore prennent avec leur portable une pléthore de photos hâtives : sans doute y a-t-il plus d’ascèse et de sagesse à tout conserver en mémoire et à réaliser en soi-même une espèce de photosynthèse, en demeurant dans l’éblouissement des paysages que l’on a contemplés.

Un livre remarquable de la première à la dernière page dans lequel le lecteur ne reste jamais passif ou simple spectateur.

Note

[1] Ahhhhh…. S’il fallait faire un choix, je dirais dans l’ordre chronologique de l’accessibilité : Pélagiques, Sermons aux oiseaux, Etincelles (4 volumes).

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