Je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales

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« Mais celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. Il tient dans sa main la pelle à vanner, il va nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera son grain dans le grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas.»

Évangile selon Saint Mathieu, Chapitre 3, versets 11 et 12

Comment vivre ce grand écart spirituel entre un Dieu dont le prophète Jean-Baptiste considère ne pas être digne d’enlever ses sandales, geste réservé à l’esclave, et un Dieu qui se fait homme et participe aux travaux des champs, l’Evangéliste prenant soin de décrire minutieusement le labeur de la récolte du blé ?[1]

Il y aurait-il une sorte de Dieu tout puissant, devant lequel les croyants à l’instar de Moïse « se voila la face, car il craignait de regarder Dieu »[2] et de l’autre Jésus, seule voie accessible à notre humanité ? Un Dieu-Père repère symbolique de l’autorité et de la force tandis qu’un Dieu-Fils jouerait la carte de la proximité, du pardon et de la miséricorde ?

Lorsque vous accueillez pour la première fois au cœur de vos bras un nouveau-né, vous devez être vigilant à vos gestes et à vos paroles, vous prenez le plus grand soin quant à la douceur de vos mouvements : votre centre de gravité va se déplacer et vous allez renoncer à votre puissance. Et pourtant, même si celle-ci ne s’exerce pas, elle est d’une certaine manière présente : ce nouveau-né dépend entièrement de vous pour devenir un homme ou une femme. L’enfant va grandir à partir de l’univers que vous allez accepter de bâtir autour de lui, pour lui et pour l’ensemble de la communauté humaine. Mais en le regardant s’endormir contre vous, vous allez aussi ressentir cet immense vertige que procure la responsabilité d’être un père ou une mère : que va devenir cet homme ou cette femme ? Le champ des possibles est aussi vaste que l’horizon : l’enfant parce qu’il ne possède rien évolue dans une liberté totale. Mais pour qu'il puisse avoir prise sur sa vie, votre puissance va devoir disparaître afin de ne jamais s'imposer à lui. Votre vocation n’est pas de le diriger, mais de faire vivre en lui cette liberté : le déterminisme ou la fatalité ne résiste pas à celui qui voit l’autre pour ce qu’il devient et non pour ce qu’il est.

Alors oui la crainte est une étape de la vie spirituelle, le Psalmiste chante que « le commencement de la Sagesse, c’est la crainte du Seigneur »[3] et Saint Isaac affirme que « Le commencement de la vraie vie de l’homme est la crainte du Seigneur »[4]. Ce moment où se pose sur nous un regard d’Amour qui fixe notre vocation profonde d’homme et de femme, qui regarde tous les possibles, qui nous arrache littéralement au poids de notre histoire. L’appel à vivre bouscule et impose souvent de tomber à terre : «« Comment ? Moi ?... Ce n’est pas possible ? ». Il est le signe que le sujet perçoit enfin la disproportion entre les capacités qu’il lui faudrait pour vivre en pleine cohésion avec l’appel de Dieu, et celles dont il dispose réellement. »[5].

La crainte est le pendant à l’appel de Dieu sur nous ; en y répondant il est alors possible de s’engager sur un chemin de liberté, de rejoindre notre vocation profonde, de vivre pleinement la vie d'homme et de femme que nous avons choisi.

Notes

[1] La grande place des paraboles agraires dans le Nouveau Testament pose aujourd’hui la question difficile de la compréhension par nos contemporains : qui est capable de dire ce qu’est une « aire à battre le blé » ou une « pelle à vanner » ? C’est aujourd’hui un monde qui n’existe plus, tout du moins en France et en Europe, rajoutant une difficulté supplémentaire à l’annonce de l’Evangile, car au-delà du vocabulaire, cette réalité du travail des champs ne fait écho à rien dans notre quotidien.

[2] Livre de l’Exode, chapitre 3 verset 6 et suivants

[3] Psaume 110, verset 10

[4] Discours ascétiques, 1

[5] Xavier Thévenot, Avance en eau profonde, DDB Cerf 2011, page 68

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