Jésus, voici l'homme

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Derrière le Dieu, qui était l’homme ? La lumière du Christ laisse souvent dans l’ombre Jésus ; pourtant celui-ci a eu son existence proprement et simplement humaine, celle d’un enfant, puis d’un homme qui a vécu avec ses compagnons une vie d’itinérance.

Le jésuite Bernard Sesboüé propose avec son dernier livre « Jésus voici l’homme » un parcours accessible à tous[1] afin de se rapprocher le plus près possible de l’homme Jésus. Empruntant le terme au jésuite Léonce de Grandmaison[2] il utilise le terme de limpidité pour exprimer ce qui lui semble être le caractère dominant de sa personnalité. « Chez Jésus, la cohérence est parfaite : il dit ce qu’il fait et il fait ce qu’il dit. On ne peut détecter chez lui aucune distance entre le dire et le faire. Ce trait est particulièrement « christique. » »

Pourtant il apparaît que la limpidité n’empêche pas la colère, ce qui souvent étonne de la part d’un homme toujours en parfaite maîtrise de lui-même, y compris dans les conflits oratoires avec les Pharisiens. Jésus était-il donc parfois violent ? Sans doute pouvait-il sortir de ses gonds quand la grandeur de Dieu est en cause mais il est néanmoins nécessaire de toujours relire les épisodes dans la tradition biblique du genre prophétique qui comporte cette forme littéraire.

Le Père Sesboüé n’élude aucune des questions qui arrivent à la lecture des Évangiles, que cela soit par exemple la virginité, les silences sur des longues périodes de son existence humaine ou le lien entre thaumaturgie et miracle.

Par ailleurs il prolonge sa réflexion entamée depuis plusieurs livre sur la compréhension que nous pourrions avoir de l’Incarnation[3] : « Comment un homme comme chacun d’entre nous peut-il « réaliser » qu’il est le Fils de Dieu, sans perdre du même coup son identité humaine ? » Question vertigineuse, inévitable et insoluble mais qui est l’occasion d’une stimulante réflexion sur l’identité du Fils de l’Homme.

En connaisseur de la Bible, il replace l’homme dans le contexte de son époque, le définissant comme un authentique citoyen du monde : « Il sait les dangers et les risques de l’existence. Lui, dont le regard contemplatif voit toujours au-delà des situations immédiates, il essaie d’élargir des consciences qui restent terre à terre. Les paraboles sur la vigilance expriment l’urgence dans laquelle doit vivre le croyant, devant une échéance qui peut se produire à chaque instant. »

Mais derrière le bibliste le théologien n’est jamais loin et au détour d’une page il n’hésite jamais à nous interpeller sur notre vie sacramentelle : « l’Eglise a fait de l’eucharistie le somment des sacrements dont elle vit. Pourquoi le lavement des pieds n’est-il pas devenu à son tour un sacrement de l’Eglise ? Jésus y a posé le geste, a donné la parole qui en dit le sens et indiqué le devoir de le répéter. Ce cas est infiniment plus clair que ceux de plusieurs autres de ses gestes retenus comme sacrements. Après quelques hésitations dans la tradition, la répétition liturgique s’est bornée au geste, devenu formel, accompli par l’évêque ou le prêtre le jeudi saint. »

Avec une excellente pédagogie, le livre révèle un homme proche de notre humanité, soucieux de ses proches et de ses disciples.

La lecture se termine inévitablement au pied de la croix, ce lieu où l’homme s’efface pour laisser vivre le Ressuscité : « Jésus toujours homme, mais qui transcende l’humanité, parce que son origine et sa fin plongent dans le mystère de Dieu le Père. Dans cette figure originale de Jésus le rapport entre son humanité et sa divinité est vécu de manière tout à fait nouvelle : il parle en homme, mais il dit les paroles de Dieu. »

Notes

[1] Je précise car les livres de Bernard Sesboüé sont très inégaux d’accès, tous ne sont pas « grand public », je vous en parle d’expérience :) (ce qui n’enlève rien à l’intérêt, cependant il est toujours préférable de savoir à l’avance si c’est une course face nord avant de débuter une voie

[2] A qui le Père Sesboüé a consacré un livre Léonce de Grandmaison (1868-1927) : un intellectuel témoin du Christ et apôtre de l'esprit, Lessius avril 2015

[3] Dans son livre Croire (Droguet et Ardant 1999), il avait su exprimer très justement cette double identité : «Venons-en à sa conscience. Comment Jésus vivait-il son unité avec la personne même du Fils ? Savait-il de manière simplement objective qu’il était le Fils de Dieu ? Cette manière de poser la question n’est pas la bonne. Car la conscience que chacun de nous a de lui-même n’est pas une conscience objective, mais une conscience subjective qui constitue notre propre JE. Prenons encore une comparaison. Chacun d’entre nous a un long chemin à parcourir pour se rejoindre lui-même à travers toute sa croissance et tous les événements de son existence. Au départ de notre vie, nous sommes donnés à nous-même sous la forme d’avoir à nous construire. Le bébé dans son berceau, qui ne parle pas encore, n’a aucune conscience réfléchie de sa propre identité. Pourtant il a déjà une première conscience de lui-même. Il sait inconsciemment qu’il est quelqu’un. Son regard est déjà le regard d’un JE. Dans sa manière de sourire, de pleurer ou d’exiger, un embryon de personnalité s’affirme, que sa mère discerne rapidement. A mesure de sa croissance, il répondra aux sourires de sa mère et apprendra à balbutier ses premiers mots. Il entrera dans le réseau du langage, ce qui prouve qu’avant même de parler il avait en lui-même le secret du langage. Plus il grandira, plus il sera explicitement conscient de lui-même et des autres. A partir de ses expériences d’homme, il se rejoindra vraiment comme un homme et vivra tous les aspects de la condition humaine. C’est cela, être un homme. Il en est allé de même pour Jésus, mais avec une différence radicale. Jésus a eu à rejoindre son identité profonde d’homme comme chacun de nous. Mais ce qu’il rejoignait progressivement au cours des années, c’était l’identité de cet homme, qui, au regard de Dieu, est le Fils. Page 379-380

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