Dubia

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Quatre Cardinaux, dont l’américain Raymond Burke, connu pour son opposition aux évolutions pastorales sur la famille souhaitées par le Pape François, ont rendu publique une lettre adressée au pape, intitulée Dubia[1], énumérant leurs doutes sur l’exhortation Amoris Laetitia publiée après le Synode sur la famille. Mgr Kevin Farrell, nouveau préfet du dicastère pour les laïcs, la famille et la vie a apporté hier une réponse très ferme en rappelant que le temps du débat avait déjà eu lieu et que le texte était conforme à la Tradition de l’Eglise et inspiré par l’Esprit Saint.

Je comprends néanmoins les inquiétudes des Cardinaux, car si Amoris Latetitia ne chamboule pas vraiment la doctrine de l’Eglise, ce texte invite à porter un regard plus bienveillant sur les familles et notamment les situations qui ne correspondent pas aux « recommandations catholiques ».

Il me semble surtout que si la démarche des quatre Cardinaux peut dans une certaine mesure participer au débat dans l’Eglise[2], la manière de procéder ne permet pas une disputatio à la hauteur des enjeux.

Car ce que souhaitent les Cardinaux, c’est une réponse par « oui » ou par « non », sans argumentation théologique : “What is peculiar about these inquiries is that they are worded in a way that requires a “yes” or “no” answer, without theological argumentation. This way of addressing the Apostolic See is not an invention of our own; it is an age-old practice.”

Mais quel est vraiment le rôle d’un pasteur? S’agit-il d’éduquer en amenant les personnes à un objectif précis ou bien d’être dans la démarche d’un pédagogue qui accompagne ? Dans les deux cas l’existence d’un cadre, d’une référence reste nécessaire. Mais encore faut-il pouvoir discerner selon les cas et les histoires particulières. L’articulation indispensable entre la dimension universelle et particulière nécessite toujours un discernement.

Envisager la situation des personnes d’une façon binaire, n’est-ce pas être en recherche d’ « une réalité derrière laquelle la conscience peut se retrancher pour éviter de trancher dans les inévitables conflits de valeurs que conduit à vivre l'action humaine. »[3] ? Comme le souligne très justement le moraliste Xavier Thévenot « on sait que la tentation permanente de la vie morale est de se fermer sur elle-même ou encore, pour employer des expressions du philosophe E. Lévinas, de se laisser aller à la violence des choix arbitraires pour éviter de se laisser inquiéter par le mystère de l'Autre. »[4]

Il faut admettre que la vérité morale n’emporte pas jugement sur la qualité de la relation et de la vie des personnes. Il existe de nombreux couples qui ne vivent pas selon les critères moraux du Magistère mais qui pourtant sont des témoignages vivants de la vérité et de l’amour dans le couple. Admettons que l’Esprit Saint n’a pas toujours un grand souci des procédures et règlements romains.

Peut-être que l’ouverture à ce que Véronique Margron appelle une théologie baroque pourrait être une démarche positive d’accueil de la diversité des situations : « L’objet de la théologie n’est, en effet, pas un objet : Dieu est par excellence insaisissable, irreprésentable, indicible, et le baroque est un principe de représentation et de transmission, au service de ce qui toujours se dérobe et est à chercher plus loin, ailleurs. Le baroque serait ici une métaphore de la vérité qui est « chemin faisant ».

Pour l’homme baroque du XVIIème siècle, le monde est un monde ouvert où Dieu ne donne que des indices permettant, par l’exercice de la raison et de la foi, d’entrer « en interprétation » et de naître comme sujet.

Bref, le baroque, par sa mise en mouvement incessante, déloge le sujet de ses lieux communs de compréhension. Il ouvre une brèche susceptible de laisser venir de l’insoupçonné, de l’inconnu, tout en consacrant l’existence de ce qui est déjà. »[5]

Notes

[1] Dubia étant la forme plurielle du latin Dubium, doute

[2] Même si les signataires ne se font pas d’illusions relativement à la réception de cette démarche, qui va apparaître comme une nouvelle remise en cause du Pape François par le courant le plus conservateur de l’Eglise catholique : We hope that no one will choose to interpret the matter according to a “progressive/conservative" paradigm. That would be completely off the mark.(…) We hope that no one will judge us, unjustly, as adversaries of the Holy Father and people devoid of mercy.

[3] Père Xavier Thévenot, Magistère et discernement moral, Etudes, février 1985, page 238

[4] Ibid page 237

[5] Véronique Margron avec Claude Plettner, Solitudes, nuit et jour, Bayard 2014, page 27 et 28

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