L’un sera pris, l’autre laissé

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En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Comme il en fut aux jours de Noé, ainsi en sera-t-il lors de la venue du Fils de l’homme. En ces jours-là, avant le déluge, on mangeait et on buvait, on prenait femme et on prenait mari, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche ; les gens ne se sont doutés de rien, jusqu’à ce que survienne le déluge qui les a tous engloutis : telle sera aussi la venue du Fils de l’homme.
Alors deux hommes seront aux champs : l’un sera pris, l’autre laissé. Deux femmes seront au moulin en train de moudre : l’une sera prise, l’autre laissée.
Veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient. Comprenez-le bien : si le maître de maison avait su à quelle heure de la nuit le voleur viendrait, il aurait veillé et n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison.
Tenez-vous donc prêts, vous aussi : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. »

Évangile selon Saint Mathieu, chapitre 24, verset 37 à 44

Dans trois chapitres, Jésus va mourir. Après plusieurs années de vie commune avec ses disciples sur cette terre de Galilée, à essayer jour après jour de partager avec eux l’esprit plus que la lettre[1] de la foi juive, son dernier message serait qu’une partie de l’humanité sera laissée, abandonnée à son sort par un Dieu qui arrive à l’improviste ?

Le Dieu de Jésus sera alors une sorte de contrôleur de métro, débarquant inopinément pour vérifier les tickets, mettant à l’amende les fraudeurs qui resteront sur le quai tandis que la rame repartira avec les honnêtes citoyens. Si vraiment Dieu était celui-là, il n’était pas nécessaire de consacrer vingt-quatre chapitres pour finir sur une telle conclusion, un simple psaume aurait suffi.

Ce qui est au cœur de Dieu, c’est l’homme. Dans les évangiles, il n’y a pas d’autres sujets que lui : il en est tout à la fois la forme et le fond, la conjugaison et l’orthographe, le complément et le verbe.

Cette parabole est une illustration de notre vie intérieure. Si Jésus évoque tout d’abord l’histoire de Noé, c’est justement pour éclairer ce qui va suivre : pour ne pas être submergé par les énergies et passions contradictoires qui s’emparent des hommes et des femmes, symbolisées par les flots du Déluge, Noé va devoir construire une Arche et s’enfermer en dedans[2]. L'Arche est le moyen de la descente de Noé à l’intérieur de lui-même, condition de son éveil à sa liberté d'homme. Jésus ne dira pas autre chose lorsqu’il invite ses disciples à s’isoler dans une chambre pour prier[3] ou lorsque dans la parabole du fils prodigue, il utilise l’expression « rentrant alors en lui-même »[4]

Cependant, Dieu demande à Noé de prendre avec lui un mâle et une femelle de chaque espèce : « De tout être vivant, de toute chair, tu introduiras un couple dans l’arche pour les faire survivre avec toi ; qu’il y ait un mâle et une femelle »[5]. Symboliquement, réunir ensemble ce qui donne vie bien sûr, mais aussi ce qui est contraire ; la force et la douceur, la rigueur et le pardon, l’airain et la soie.

Car vivre pleinement notre vie spirituelle, c’est accepter justement de laisser vivre en nous le théâtre de nos passions : l’expérience chrétienne n’est pas l’isolement ou le refus du tumulte de nos vies. Etre chrétien, c’est pouvoir descendre à l’intérieur de soi-même pour se mettre à l’écoute de l’écho de nos actes en notre cœur. L’authentique vie spirituelle ne se vit pas dans une forteresse dont les remparts seraient assez solides pour contenir toutes les turpitudes humaines. L’Arche est le lieu de l’écoute, du silence et de la maîtrise, en opposition aux tumultes des vagues qui soulèvent l’Arche et l’entraîne aux grès des courants, interdisant le maintien d’un cap. En fermant la porte de notre Arche, nous laissons à l’extérieur de notre être l’instantanéité, le passionnel qui appelle une réaction immédiate : « l’enjeu est de s’appartenir à soi-même au lieu d’être esclave des pensées qui nous traversent, donc des conditionnements. »[6]

Résonne alors en nous toutes les joies et les douleurs que nos vies charrient inexorablement : mais à l’intérieur de notre Arche, nous pouvons prendre le temps de discerner et de scruter les mouvements de l’âme[7]. Dans la suite du récit de Noé, lorsqu’ « expira toute chair qui remuait sur la terre »[8] et que Dieu décida l’asséchement des eaux, l’Arche de Noé reposa sur le mont Ararat[9]. Saint Jean Climaque, moine du VIIème siècle décrit parfaitement cette posture spirituelle : « Installe-toi sur une hauteur et surveille-toi toi-même, si toutefois tu sais le faire. Tu verras alors comment les voleurs entrent pour dérober les grappes de raisin, quand ils le font, d’où ils viennent, combien et de quelle sorte ils sont. »[10]

C’est donc à l’image de cette vie intérieur que la rencontre avec le Fils de l’homme va se faire : il ne restera alors que ce qui donne vie, sens et joie, ce qui justifie dans son récit qu’un homme reste au champ et une femme au moulin. Le théologien Paul Evdokimov exprime de façon lumineuse ce moment : « Le Christ sur la croix a séparé le péché du pécheur, Il a condamné et détruit le pouvoir du péché, et Il a sauvé le pécheur. A cette lumière, la notion de jugement s’intériorise, ce n’est pas une séparation entre les hommes (les bons ou les méchants) qui est signifiée, mais à l’intérieur de tout homme. »[11]

Le Déluge, 1911, Léon-François Comerre

Notes

[1] L’expression la plus claire étant dans l’évangile selon Saint Marc, chapitre 2, verset 27 et 28 Il leur disait encore : « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non pas l’homme pour le sabbat. Voilà pourquoi le Fils de l’homme est maître, même du sabbat.

[2] Il devra aussi l’enduire de poix, à l’intérieur et à l’extérieur. Le terme hébreu « poix » est kâphar (כּפר) qui signifie notamment pardon, miséricorde, seul manière de vivre en paix intérieur avec soi-même et les autres.

[3] « Pour toi, quand tu veux prier, entre dans ta chambre la plus retirée, verrouille ta porte et adresse ta prière à ton Père qui est là dans le secret. » Évangile selon Saint Mathieu, chapitre 6, verset 6

[4] Évangile selon saint Luc, chapitre 15 verset 17

[5] Livre de la Genèse, Chapitre 6, verset 19

[6] Philippe Dautais, Le chemin de l’homme selon la Bible, DDB 2009, page 88

[7] Pour rester dans un format accessible je ne rentre pas dans le détail de l’apport des lectures psychanalytique du récit du Déluge, mais j’aimerais néanmoins mentionner la lecture de Christine Blettery : « Si Noé trouve grâce aux yeux de Dieu, c’est qu’il est « juste », dit le texte, qu’il « marche avec Dieu » ; il est dans une relation où la juste distance est respectée. L’homme « juste » (Tsadik, en hébreu) est un homme « simple » qui a fait une action juste »La croyance à l’épreuve…survivre au Déluge, Cahiers jungien de psychanalyse, 2002/3, n°105. Il serait très intéressant de pouvoir développer la manière dont le récit du Déluge et l’action de Dieu envers Noé trouve un écho chez Carl Gustav Jung lorsqu’il évoque « l’idée selon laquelle la thérapie de l’âme doit consister à sortir des limites du Moi pour accéder au Soi en intégrant à la dimension consciente de la personnalité sa dimension inconsciente, (…) si l’on entend par là que l’homme est appelé à accéder à une autre dimension de lui-même dont il est spontanément inconscient et dans laquelle il pourra dépasser les limites actuelles de sa nature déchue : celle de « l’homme caché du cœur », celle du « Royaume des cieux caché au-dedans de soi », que les Pères invitent à découvrir par l’adage, repris au platonisme « Connais-toi toi-même » in Jean-Claude Larchet, L’inconscient spirituel, cerf 2008, page 50. Sans doute serait-il également possible de présenter le récit de Noé comme celui de passage de l’adolescence à l’âge adulte, lorsque le futur homme ne parvient pas encore à contrôler ses pulsions et prétentions et que le père va devoir marquer l’espace de sa parole afin que chacun puisse vivre à sa juste distance. L’horizon silencieux, vide et sans limite de la mer (Mère ? Mort ?)pourrait être une allégorie signifiante de l’adolescence.

[8] Livre de la Genèse, Chapitre 7, verset 21

[9] L’Ararat désigne les montagnes au Nord de l’Assyrie dans le sud du Caucase. Ici commence et s’arrête la vérité historique de l’événement. Sans doute les rédacteurs s’inspirent-ils de l’expérience d’une crue sans précédent, mais il est vraisemblable que le matériau originel trouve sa source dans d’anciens récits Babylonien, dix-huit siècles avant JC, l’Epopée de Gilgamesh et l’Epopée d’ Atrahasis, dans laquelle le héros obtient l’immortalité après avoir survécu au Déluge provoqué par la colère des dieux mésopotamiens. Dans l’un des récits, le héros s’appelle Utnapichtim, c’est-à-dire « celui qui vit la vie »

[10] Saint Jean Climaque, L’Echelle Sainte, Bellefontaine, Spiritualité orientale, n°24, 27ème degré/23

[11] Paul Evdokimov, L’amour fou de Dieu, seuil 1973, page 99

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