Histoire d'un silence

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« Le souci légitime de l’organisation peut subrepticement prendre le pas sur l’attention aux personnes. C’est une pente naturelle. Diocèse, paroisses, mouvements et sanctuaires doivent être bien administrés, certes, mais toute cellule d’Eglise doit d’abord être familiale et fraternelle. ». Lorsque le Cardinal Barbarin écrit cela dans sa dernière lettre pastorale[1] en juin 2015, l’affaire Preynat est sur le point d’envahir durant plusieurs semaines l’espace médiatique. Le primat des Gaules est alors publiquement accusé d’avoir fermé les yeux sur les agissements passés d’un prêtre pédophile, le Père Preynat, maintenu en paroisse au contact des enfants. D’avoir justement cédé au souci légitime de l’organisation, de ne pas avoir pris ses responsabilités.

Il faudra attendre, comme ce fut le cas aux Etats-Unis, qu’une association regroupant des victimes du Père Preynat, la Parole Libérée, médiatise l’inaction du diocèse de Lyon afin que le prêtre soit relevé de tout ministère.

C’est sur cette affaire qu’Isabelle de Gaulmyn, rédactrice en chef adjointe du journal La Croix a choisi de revenir dans le livre Histoire d’un silence « en partie taraudé par un lourd regret, celui de ne pas avoir réagi plus vite, et mieux, à ce que le père Boy me confiait alors. J’étais journaliste, ancienne du groupe Saint-Luc, catholique. A ces trois titres au moins, j’étais concernée au plus près ». La force de ce livre réside justement dans la place très particulière qu’Isabelle de Gaulmyn occupe dans cette affaire. Il n’y a pas de procès à charge, les acteurs y apparaissent éclairés par leurs actes, mais une question qui doit résonner pour tous les catholiques sert de fil rouge au sujet du Père Bernard Preynat : « Comment notre Eglise avait-elle pu l’engendrer ? ».
Au-delà des faits, sordides et malsains, impensables de la part d’un groupe religieux dont le leitmotiv est l’annonce de l’amour du Christ, impansables pour les victimes qui meurent intérieurement du silence de la communauté et de l’institution, comment la perversité d’un prêtre éclaire-t-elle les dysfonctionnements de l’Eglise Catholique ?

Ce n’est pas seulement un livre pertinent et documenté, il s’agit d’un livre important. D’abord parce que cette « impuissance nous concerne tous. ». Comme le constate dans ce livre un prêtre Lyonnais : « On n’a pas réussi à changer l’Eglise en profondeur. ». Au-delà du cas particulier de Mgr Barbarin qui a cherché à réglé cette histoire en Eglise, en privilégiant uniquement la protection de l’institution et du prêtre, cette affaire a entraîné auprès des Evêques français une réelle prise de conscience du travail de vérité qu’il est nécessaire de conduire et de poursuivre. Pour preuve, l’ouverture dans les diocèses de cellules d’écoute pour les victimes et la création d’une commission nationale indépendante.

Mais surtout car il n’y avait pas jusqu’alors un livre[2] se faisant ainsi l’écho des interrogations de tous les catholiques qui ne vivent pas avec le sentiment perpétuel d’être des victimes d’un complot fantasmé, au point que les membres de l’association la Parole Libérée sont considérés comme des délateurs par l’entourage de Mgr Barbarin, l’avocat du diocèse Maître Soullier allant jusqu’à faire des comparaisons nauséabondes avec le régime de Vichy.

La pédophilie des prêtres interroge en premier lieu la sacralisation excessive du prêtre : ainsi dans l’affaire Preynat, pourquoi personne ne se pose des questions « sur une structure où tout remontait à un seul homme ? Une structure qui n’appartenait à aucune des grandes associations de scoutisme, ni Scouts d’Europe ni Scouts de France ? C’était juste « les scouts du père Bernard », association où tout le monde devait obéir, où il détenait tous les pouvoirs, dont il tirait toutes les ficelles, en contradiction profonde avec le droit de associations. « C’était le prêtre ; on ne remet pas en cause l’autorité du prêtre ». »

Au-delà d’une lecture erronée de la mission du prêtre, qui s’apparente parfois à une forme de « servilité », cela questionne sur les lieux où les laïcs peuvent s’exprimer librement. Aujourd’hui comme hier, les prêtres sont managés et formés par des prêtres, dans un vase clôt qui rend difficile les nécessaires remises en cause.

«Le silence dans l’Eglise est aussi celui de certains chrétiens. Dans le cas du père Preynat, ils étaient informés mais n’ont rien dit. Par habitude de ne jamais prendre la parole, qu’on ne leur donne jamais d’ailleurs. Par absence de participation des laïcs aux instances de décision. Et ce silence est maintenu, comme dans le cas de l’inceste, par toutes ces images de pouvoir et d’autorité absolue qui traînent dans notre esprit et dans nos inconscients.

Il faudrait aussi réfléchir à tout ce qui, dans la vie des prêtres, peut contribuer à cette sacralisation. »

Mais l’Évêque ne doit-il pas pouvoir être le garant du discernement et de l’accompagnement individuel des prêtres ? Dans l’affaire Preynat, mais le fait est observable dans de nombreux autres cas, c’est pourtant de l’indulgence dont a bénéficié le prêtre, en raison de « la nature de la relation qui lie un évêque à ses prêtres, ancrée tellement profondément dans les représentations des hommes d’Eglise que ceux-ci hésitent à la briser, à la remettre en cause. » Ce lien filial[3] empêche le recul nécessaire, ce qui a comme conséquence l’absence de sanction, le pardon…. et l’oubli.

L’affaire Preynat est révélatrice d’une certaine forme d’amateurisme, et d’aveuglement, dans la conduite des hommes. Si le père Preynat a bénéficié durant des dizaines d’années de la complicité silencieuse des différents Evêques et conseils épiscopaux, c’est aussi qu’il avait le profil idéal : « Les paroissiens lui ont su gré d’avoir revitalisé leur bout de campagne déshéritée… Les évêques aussi, c’est sans doute l’une des clés d’un coupable silence. »

Le livre d’Isabelle de Gaulmyn met également en lumière les « déficiences de gestion dans le diocèse de Lyon, du manque de suivi des dossiers. » Car même si les décès successifs et rapprochés de plusieurs de ses évêques expliquent la rupture dans la transmission des informations, il n’est pas normal aujourd’hui, en 2016, de gérer de manière aussi légère l’accompagnement des prêtres. Ici aussi, c’est le caractère sacré de la relation entre un prêtre et son Evêque qui interdit, à priori, de pouvoir simplement s’interroger sur le management ecclesial[4].

Autre aspect, comment ne pas s’interroger sur le lien entre pédophilie et perception de la sexualité par et dans l’Eglise : « On n’était absolument pas préparés au célibat : cela faisait partie du « paquet cadeau » de la prêtrise, on n’en discutait pas vraiment. En fait, on n’avait pas le choix : pour être prêtre, il fallait accepter le célibat, un point c’est tout ! » Et Bernard Tolon de faire écho : « Nous avions une immense naïveté sur ces choses-là. Le peu que je savais, ce sont mes parents qui me l’avaient appris. » Faut-il voir dans cette absence de maturité sexuelle, issue du mode de formation des prêtres au séminaire, une des raisons qui ont facilité les obsessions sexuelles du Père Preynat, dont tant d’anciens scouts témoignent ? La manière dont, à cette époque du moins, l’Eglise parlait de la sexualité aux futurs prêtres, est en tout cas à interroger. Comme le confie encore Bernard H., la sexualité était exclusivement présentée comme un sujet de scandale : « Tout était interdit, de la masturbation, dont on nous parlait à longueur de journée… et de nuit, avec un vocabulaire terrorisant, à la relation sexuelle avec une femme, ou avec un homme.» Dans sa propension à considérer comme un péché tout ce qui touche à la sexualité, on peut se demander si l’Eglise ne finit pas par aplatir toute échelle de valeurs, contribuant à mettre, pour certains prêtres, sur le même plan ces actes, qui n’ont évidemment absolument pas la même gravité. Si tout est péché, finalement rien ne l’est ! Dans un système moral où rien n’est autorisé, il devient sans doute difficile de distinguer entre les niveaux de péché dont on se rend coupable. » Autre élément, qui me laisse toujours perplexe, cette observation très juste : « La pédophilie des prêtres est presque toujours une pédophilie tournée vers les garçons, et non les filles, ce qui pose évidemment la question de la relation entre l’équilibre sexuel et l’image de la femme chez certains prêtres. Si je me rapporte au père Bernard Preynat, il avait tout de même ce grand dédain pour les femmes, dont il ne se cachait pas. »

La question reste ouverte mais elle est ici posée, sereinement, lucidement : mais la ou plutôt les réponses doivent être régulièrement actualisées en y associant plus largement les couples, afin de ne pas rester sur des modèles théoriques le plus souvent dualistes.

Reste au terme de cette lecture cette prise de « conscience combien cette culture du secret et du silence pèse encore sur l’Eglise, et bien au-delà des évêques. Cette peur de parler à l’extérieur, cette peur du scandale, paralyse. ».

Interrogé en 2013 sur la méfiance de certains Evêques quand des personnes signalent des dysfonctionnements [5] et à l’impression que « rien ne se passe », le Cardinal Barbarin avait alors déclaré :

« La difficulté vient du fait qu’il y a parfois des dénonciations calomnieuses. En outre, certaines personnes ou associations livrent des impressions vagues ou des jugements sévères sans les fonder sur des faits précis. Fréquemment, on voit arriver la condamnation suprême avec la formule : « C’est une secte ! » Nous ne pouvons pas nous contenter de ce genre d’accusation. C’est pour cela que certains ont l’impression que des évêques montrent de la méfiance. Mais si les faits sont graves et avérés, il faut encourager les gens à recourir à l’autorité supérieure. Il y a un droit dans l’Église, et les victimes ne doivent pas se laisser arrêter par un manque d’écoute ou par une porte qui se ferme. Il faut avoir le courage de faire la vérité. Plusieurs fois, j’ai rencontré des personnes terrorisées à l’idée des représailles dont elles pourraient être victimes si elles osaient parler. À nous de savoir les libérer de cette peur et de les aider à avancer vers la vérité. »

En 2016, il aura fallu le courage et la ténacité d’anciennes victimes du Père Preynat pour que la porte commence à s’entrebâiller.

Notes

[1] Page 12 « Afin que le monde croie… L’Eglise une fraternité missionnaire », Lettre pastorale, Cardinal Philippe Barbarin, Hors-série Eglise à Lyon, 2015, 48 pages

[2] Par honnêteté signalons néanmoins quelques livres, tout d’abord « grand public » : en réaction avec les affaires américaines, « L’Eglise Catholique et la pédophilie, Garry Willis, Le Seuil 2003 » et le très complet « le nouveau visage des prêtres, Donald B Cozzens, Bayard 2002 » qui aborde dans sa dernière partie toutes les questions que posent à l’Eglise la pédophilie des prêtres. Dans la presse plus spécialisée, s’il ne fallait conserver que deux articles, tout d’abord celui du docteur Marie-Jo Thiel, paru en 1988 dans la revue assez confidentielle mais bien connu des Evêques et vicaires généraux et épiscopaux, « Prêtres Diocésains, p. 446, Quand des actes de pédophilies sont imputables à un clerc : perspectives pastorales. » Il s’agit de la première pierre qui va permettre la lente sensibilisation des Evêques à la pédophilie des prêtres, l’article avait eu à l’époque un très fort écho. Plus contemporain, le regard du Père Stéphane Joulain est pertinent et sans concession : « La pédophilie dans l’Église catholique : un point de vue interne, Esprit, Octobre 2011, page 28 ». A titre archéologique, il peut être éclairant de s’imposer la lecture du livre de Gérard Leclerc « L’Eglise de France face à la pédophilie, Edition de l’Oeuvre 2010 » dans lequel l’auteur développe une vision uniquement défensive qui fait la part belle au complot et à la cathophobie, la pédophilie des prêtres semblant être pour l’auteur principalement la conséquence plus ou moins directe de l’évolution des mœurs de la société à la suite de Mai 1968, celle-ci contaminant l’Eglise de ses dérives sexuelles…

[3] Le Père Stéphane Joulain parle de Fraternité irraisonnable : « Une autre difficulté rencontrée dans le travail de lutte contre la pédophilie dans l’Église est ce que l’on pourrait appeler la « fraternité irraisonnable », que l’on peut désigner aussi comme « complicité amoureuse ». Il est fréquent, dans des couples où l’un des conjoints est abuseur, que l’autre soit complice conscient ou inconscient de l’abus ou des abus que pratique son(sa) conjoint(e). Parfois, un des conjoints partage seul des attirances sexuelles, et le plus souvent la complicité naît simplement d’un détournement du regard lorsque l’abus a lieu. On entend parfois des mères dire : « Je trouvais bien bizarre que mon mari prenne autant de temps dans la salle de bain avec les enfants », ou encore : « Il y avait des actes sexuels que mon mari me demandait et qui me semblaient bizarres, ou des comportements avec les enfants que je n’aimais pas », etc. Parfois ces personnes savent que leur partenaire a une relation incestueuse, et elles s’arrangent pour partir faire des courses ou s’absenter afin de laisser leur enfant seul avec son abuseur. Chez beaucoup de personnes, la peur de perdre leur partenaire, la peur de voir leur mariage ou leur sécurité financière voler en éclats est une motivation suffisante pour laisser des abus se produire. Ces personnes préfèrent donc sacrifier leurs enfants plutôt que de se retrouver chassé(e)s de chez elles. De plus, elles peuvent aimer profondément leur partenaire et par conséquent, le couple, qui est la cellule primitive familiale, va être ce qui doit survivre « à tout prix ». Dans l’Église, ce qui a permis pendant longtemps à certains prêtres d’abuser de mineurs, c’est aussi qu’ils étaient les amis de tels ou tels prêtres ou évêques, qu’ils avaient une bonne réputation, qu’ils savaient aussi, pour certains, se montrer de « bons pasteurs ». Lorsque les premiers soupçons de problèmes font surface, tout comme dans un couple qui ne va pas bien, certains vont préférer, tels les « trois singes », ne pas voir, ne rien entendre et surtout ne rien dire. Il est difficile par ailleurs pour un évêque ou un supérieur religieux de sanctionner tel prêtre, qu’ils ont eu comme confrère de formation ou comme étudiant et parfois comme professeur ; il est difficile de sanctionner un « vieillard » : certains voient même une forme de maltraitance dans le fait de porter plainte contre un vieux prêtre abuseur, en oubliant totalement que les victimes ont dû vivre toute leur vie avec ce drame et que tant que justice ne leur a pas été rendue, elles risquent de ne pas aller mieux. Comme le rappelait Benoît XVI en route vers Fatima, « le pardon ne remplace pas la justice ». Ibid page 35-36

[4] Il y a 20 ans, les directeurs et autres chargés de communication ont fait irruption dans l’univers diocésain, remplaçant peu à peu des vicaires épiscopaux ordonnés dont ce n’était que rarement la mission principale et qui ne parvenait pas toujours à suppléer le manque de compétence par leur dynamisme. Aujourd’hui, mis à part des questions d’équilibre budgétaire, plus personne ne conteste la pertinence d’un poste de communiquant dans un diocèse. La prochaine grande évolution sera la prise en compte de l’accompagnement des prêtres, au-delà de la dimension spirituelle, par des professionnels laïcs ou prêtres, qualifiés en ressources humaines. Les choses avancent timidement, avec dans quelques diocèses l’accompagnement par des assistantes sociales des prêtres retraités. C’est un début…

[5] En l’espèce au sujet des dysfonctionnements graves de la communauté des sœurs contemplative de Saint-Jean

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