Le politique précède la politique

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Que les Évêques de France interviennent dans l’actuel débat politique n’a rien de très surprenant. En octobre 2006 avec le texte « Qu’as-tu fait de ton frère ? » et en 2011 autour de la question « Un vote pour quelle société ? », le conseil permanent de la Conférence des Évêques avait déjà souhaité partager plusieurs préoccupations, quelques mois avant les échéances électorales de la présidentielle et des législatives.

Mais cette année est différente car jamais ceux qui sont l’expression des catholiques français n’avaient utilisé un tel ton pour évoquer la situation française.

« La crise de la politique est d’abord une crise de confiance envers ceux qui sont chargés de veiller au bien commun et à l’intérêt général. Des ambitions personnelles démesurées, des manœuvres et calculs électoraux, des paroles non tenues, le sentiment d’un personnel politique coupé des réalités, l’absence de projet ou de vision à long terme, des comportements partisans et démagogiques… sont injustifiables et sont devenus insupportables. S’il ne s’agit pas de rêver à une illusoire pureté dans les rapports sociaux et politiques, l’attitude et l’image de quelques-uns jette le discrédit sur l’ensemble de ceux qui vivent l’engagement politique comme un service de leur pays. »

Ce qu’il faut bien comprendre c’est qu’un Évêque cela ne parle pas comme ça. Non, jamais. Parce qu’un Évêque, et sa crosse est là pour le rappeler à chaque célébration, est avant tout le berger d’un peuple qui est tout sauf grégaire, mais dont il doit néanmoins assurer l’unité. Dès lors, un Évêque va toujours mettre en avant ce qui favorise le lien entre les personnes et les institutions. Il ne s’agit pas de se voiler la face ou de lever les yeux au ciel, mais de discerner ce qui va permettre de dépasser les conflits, d’espérer un nouveau départ, de susciter le désir.

Donc, par exemple[1], lorsqu’un Évêque doit accueillir, sans en être informé avant, une communauté dont il ne partage ni les intuitions ni les orientations, il va publiquement se réjouir de la grande richesse des vocations dans l’Eglise et de la complémentarité des charismes, mais rappeler que tout cela devant bien évidemment rester au service d’une seule et même mission (la sienne !). Un confrère usé par les querelles avec son clergé qu’il faut accueillir pour une période indéterminée ? Quelle joie de pouvoir manifester l’entraide épiscopale même si la grande fatigue de mon confrère ne va pas lui permettre de beaucoup s’investir dans notre diocèse.

Les Évêques partagent ainsi avec les diplomates cette faculté d’exprimer les choses sans rien en dire, de montrer une direction en restant parfaitement immobile, de suggérer en laissant à l’auditeur le soin de comprendre.

Mais là visiblement les Évêques de France viennent de prendre conscience que la crosse, outre son rôle d’apparat, pouvait aussi se révéler contondant.

Intégration, identité nationale, éducation, chômage, laïcité, financiarisation, Islam,… les Évêques proposent un large panorama mais dressent globalement un tableau sombre de l’état de la France, tout en refusant les anathèmes ou surenchères en proposant de nombreux repères pour l’avenir de notre pays. Le texte est suffisamment juste pour que Le Monde et Libé, deux journaux dont il est difficile de croire qu’ils nourrissent de nombreuses accointances avec l’Eglise catholique, en parlent longuement et positivement.

Mais au-delà des thématiques particulières sur lesquelles il est légitime de partager ou non l’avis du comité permanent des Évêques, je retiens l’idée d’une certaine forme de politique, loin, très loin du pitoyable spectacle que les indéboulonnables prétendants à l’Elysée offrent aux spectateurs électeurs.

Car si notre démocratie était en bonne santé, les lignes suivantes ne seraient pas une utopie :

Le politique précède la politique, il ne se résume pas à sa mise en application. Il affirme l’existence d’un « nous » qui dépasse les particularités, il définit les conditions de la vie en société, tandis que la politique désigne les activités, les stratégies et les procédures concrètes qui touchent à l’exercice du pouvoir.
(…)
Depuis une cinquantaine d’années, la question du sens a peu à peu déserté le débat politique. La politique s’est faite gestionnaire, davantage pourvoyeuse et protectrice de droits individuels et personnels de plus en plus étendus, que de projets collectifs. Discours gestionnaires qui ont accompagné le progrès, la croissance, le développement de notre pays, mais sans se préoccuper du pour quoi.
(…)
Dès lors, tout ce qui pervertit la parole, le mensonge, la corruption, les promesses non tenues ont des conséquences très lourdes. Et nous en sommes là aujourd’hui. Entre le « ras-le bol » de ceux qui n’y croient plus et se désintéressent de la vie publique, et ceux qui, pleins de colère, veulent renverser la table et se tourner vers les extrêmes, la marge de manœuvre est de plus en plus étroite pour relégitimer la parole publique.


L’accumulation des affaires, des ambitions personnelles, des trahisons et revirements, le cumul dans le temps des mandats depuis des années de la part d’une partie non négligeable de nos élus a cette conséquence qu’en France, dans ce pays qui régulièrement souffre de schizophrénie laïcarde aiguë au point que le gouvernement semble vouloir renvoyer toute manifestation de l’Eglise hors de l’espace public mais qui dans le même temps choisit d’organiser lui-même l’Islam de France en y nommant le jeune et fringuant Jean-Pierre Chevènement[2], ce sont les Évêques qui doivent rappeler aux élus leurs responsabilités.

Les Évêques ont eu raison de publier ce texte dense, juste, dont l’ambition reste et demeure la fraternité, valeur qui exige que nous dépassions les petits débats stériles et secondaires afin de « réintégrer dans la communauté nationale et citoyenne ceux qui, silencieusement et loin des regards, en sont peu à peu écartés. »

Car si une crosse indique une direction et peut éventuellement servir à remettre dans le droit chemin par la correction fraternelle, elle permet aussi aux plus faibles de prendre appui pour se remettre debout, à hauteur d’homme.


Mgr Laurent Dognin, Évêque de Quimper et Léon utilisant sa crosse pour défoncer la porte de la mairie pour frapper une des portes de la Cathédrale Saint Corentin pour l'ouverture de l'année Jubilaire en 2015 ©Ouest-France

Notes

[1] Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

[2] Car c’est une évidence, il n’était pas possible de trouver un musulman assez qualifié pour cette lourde tâche, d’où le choix de sortir du formol celui qui visiblement connaît et maîtrise totalement la situation.

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