Synode(s)

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Le fait est facilement observable : en France les synodes et démarches synodales, dites parasynodales[1], connaissent un véritable renouveau. Il suffit de dénombrer les démarches actuellement en cours pour s’en convaincre : Autun, Bordeaux, Poitiers, Saint-Brieuc, Créteil, Rodez, Nîmes, Évreux et Pamiers qui expérimente un premier e.synode.

Peut-être la démarche consultative autour du synode romain sur la famille[2] a-t-elle démontré, si c’était encore nécessaire, la maturité des communautés chrétiennes pour s’emparer des questions, même les plus complexes. Par ailleurs, la volonté du pape François de mettre au centre de son pontificat la synodalité de l’Église[3], peut également avoir une influence sur la décision des Évêques de convoquer aujourd'hui un synode ou un parasynode.
Plus certainement, la mise à jour des orientations pastorales, rendue nécessaire par les évolutions rapides qui touchent la société et l’Église, impose une très large concertation afin de pouvoir dans un deuxième temps s’appuyer sur l’implication du plus grand nombre lors de la mise en œuvre[4].

A ce titre l’article du professeur Arnaud Join-Lambert[5] dans le numéro de Documents Episcopat de mai 2016[6] dresse un panorama riche et pose des jalons pour l’avenir de la synodalité dans l’Église Catholique de France.

Après avoir brossé une brève histoire des synodes diocésains, il rappelle un élément fondamental : la synodalité n’est pas une démarche accessoire et ne doit pas être réduite à un simple exercice de gouvernement ou un outil au service de l’animation diocésaine. « La synodalité est en effet étroitement liée à l’exercice du sacerdoce commun de tous les baptisés, dans une perspective de coresponsabilité de tous parmi lesquels quelques-uns exercent des ministères spécifiques. » Sa connaissance des synodes français lui permet également d’indiquer plusieurs points d’attention qui peuvent se révéler fondamental pour le bon déroulement d’un synode.

En premier lieu l’organisation préalable de la consultation. Si celle-ci « est une des manifestations les plus explicites de la prise au sérieux d’une théologie et d’une pastorale faisant place au sensus fidei » elle conditionne en grande part la réception post-synodale, d’où l’importance du travail de communication et de sensibilisation. Assemblées locales, forums, entretiens semi-directifs, enquêtes individuelles,…. Les modalités ne manquent pas et vont permettre d’obtenir une première « photographie » des atouts et faiblesses, opportunités et menaces[7].

Vient suite la mise en forme des cahiers intermédiaires, documents récapitulatifs des différentes préoccupations et orientations de la communauté. Ici peut survenir une première difficulté, résultant du nécessaire tri que l’équipe de pilotage va devoir faire : « la réduction des propos et thèmes de ces documents intermédiaires vers les documents votés peut expliquer certaines frustrations ».[8] Mgr Pierre Eyt[9] résuma très bien cette difficulté lors du synode de Bordeaux (1990-1993) : "Il est naturel que tel ou tel d'entre nous éprouve pour l'une ou l'autre formulation le sentiment que d'autres idées ou d'autres mots auraient été préférables, parfois plus fidèles à l'expression habituelle de la Doctrine de la Foi ou même plus représentatifs de la réalité vécue et des attentes d'une majorité de personnes autour de lui. Cette impression est inévitable. Le Synode pourtant, plus que toute autre expérience antérieure, nous a appris qu'un effort communautaire appelle toujours un dépassement des points de vue individuels ou de groupe et que cette "discipline" peut entraîner en proportion le sentiment passager d'une insatisfaction voire d'une frustration. En outre, faut-il rappeler que le Cahier synodal - tout comme n'importe quel autre texte d'Eglise - ne clôt pas le dialogue, ne met pas un terme à la recherche, n'achève pas définitivement une formulation ? Ici aussi, "l'Histoire continue...".

Comme le remarque très justement le professeur Arnaud Join-Lambert, malheureusement les premiers documents disparaissent ensuite, « y compris de la mémoire synodale ». Il me semble également intéressant de pouvoir conserver une trace de cette étape, même si cela reste en interne, afin de pouvoir mieux comprendre les attentes mais aussi les désaccords qui peuvent traverser la communauté. Il est toujours instructif de connaître les résultats des différents votes, comme pour le synode de Rouen (2009-2010) par exemple : en effet, un décret peut ne pas apparaître dans le document final alors qu’il ne manqua parfois que quelques voix pour obtenir la majorité des deux tiers. Vient ensuite la démarche du ou des rassemblements des assemblées synodales ainsi que la célébration de clôture et de promulgation, le plus souvent lors d’un grand rassemblement diocésain.

En illustrant par différents exemples, le professeur Arnaud Join-Lambert montre combien la diversité de forme des lois synodales a des conséquences importantes relativement à la réception. Lois synodales réduites à quelques pages comme à Orléans (1992-1993), simple synthèse et réflexions à Paris[10] (1993-1994), documents qui se cumulent dans le temps comme à Bordeaux (1990-1993) : textes synodaux en 1993 qui ne furent pas promulgués, suivi 3 ans plus tard par les statuts canoniques post-synodaux….

Sur cet après temps de célébration le professeur Arnaud Join-Lambert porte un regard très lucide : « Pourquoi n’existe-t-il pas ou presque de réflexions et publications plusieurs années après pour mesurer le chemin parcouru dans la réalisation des orientations synodales ? (…). Le peu de sources disponibles pour évaluer la réception est un appel aux responsables à procéder eux-mêmes à ces évaluations et relectures, en mettant en œuvre le plus de rigueur possible. » Je partage totalement cet avis, même si je pense qu’il est bon de se rappeler qu’en France 20 % des lois votées ne sont jamais appliquées, pourcentage qui fut durant de nombreuses années de 50%, [11] faute de volonté politique. Néanmoins, comme l’écrit Mgr Jean-Louis Bruguès lors du dernier synode d’Angers (2005-2007) « Un synode n’a pas été convoqué, et des milliers de personnes n’ont pas réfléchi et travaillé deux pleines années durant, pour que finalement rien ne bouge. ». La réalité semble pourtant plus contrasté[12] ….

En premier lieu, de nombreux synodes « généraux » [13] plus particulièrement dans les années 90, retiennent de nombreuses orientations qui reposent avant tout sur le for interne des personnes.

Lorsque le synode de Bayonne (1990-1992) dans sa proposition 201 demande « aux chrétiens de prendre en compte les causes de l'immigration, de promouvoir les droits de ces populations, de reconnaître les droits de l'homme comme fondement de la vie sociale et de s'opposer fermement aux idéologies et pratiques racistes, ainsi qu'à toute forme de violence, parce qu'elles sont contraires à l'Évangile, à l'homme et à la construction d'une terre fraternelle », que le synode de Lyon (1990-1993) appelle dans son article 40 à ce que « Les catholiques soient actifs dans les collectivités locales afin que le logement social soit une priorité et qu'il soit réparti équitablement dans tous les quartiers. » ou enfin que le synode de Grenoble (1989-1990) dans sa proposition 133 invite les catholiques à « faire reconnaître le droit au travail et à un revenu décent de ce travail, dans une société au service de l’homme. » nous touchons déjà une première limite dans la mise en œuvre.

Il est toujours possible d’évaluer par les formations ad hoc mises en place, la diffusion de lettres pastorales sur le sujet, l’organisation de tables-rondes,…. mais toutes ses bonnes intentions ont-elles vraiment leurs places dans un synode diocésain ? S’il s’agit juste de réaffirmer des grandes orientations, peut-être un simple renvoi vers les encycliques ou documents magistériels suffit ; charge à l’assemblée synodale de déjà mettre par écrit les actions envisagées au lieu de simplement paraphraser ce qui existe déjà. « Que pouvons-nous réellement changer, au-delà de slogans volontaristes qui ont fait leur temps ? » s’interrogeait à juste titre le Père François Euvé sj lors du synode d’Evry (2004-2007).

Deuxième difficulté, non des moindres, le rejet de l’évaluation dans la culture catholique. Parce qu’au terme de sa vie publique Jésus meurt seul sur la croix, abandonné et trahi par ses compagnons, alors que 3 siècles plus tard l’empereur Constantin se convertit au christianisme, globalement les catholiques considèrent qu’il est toujours difficile d’évaluer l’évangélisation, Jésus étant lui-même un parfait contre-exemple[14]. Plus spirituellement, évaluer apparaît comme mettre au même niveau la Foi et les ventes de lessives ; pourtant il ne s’agit pas tant d’évaluer les moyens mis au service d’un objectif que les résultats. Pourtant l’évaluation fait parfois partie du vocabulaire synodale, notamment pour les personnes engagées dans des équipes d’animation pastorale, beaucoup plus rarement pour les prêtres en mission. Pratiquement, je n’ai jamais vu concrètement un tel souhait fonctionner.

Troisième difficulté, la perception commune que le synode se termine avec la promulgation des orientations synodales. Pourtant comme le rappelle Mgr Claude Dagens lors du para-synode d’Angoulême (2003-2005) « Ces Actes synodaux seront dans l’avenir ce que nous en ferons. ». Il est très rare que soit inscrit dans les actes des dispositions relatives au suivi du synode dans les années à venir. La démarche du diocèse de Versailles de faire paraître chaque année après son synode (2009-2011) un document afin de rendre compte de l’application des décisions est à saluer. Remarquons cependant que la parution de celui-ci n’eut lieu que deux années de suite, en 2012 et 2013.

Quatrième difficulté, sans doute la plus insoluble, le vocabulaire employé et les destinataires des décisions. Les actes synodaux parlent beaucoup de porter une attention particulière, de soutenir tel ou tel domaine ou recherche. On encourage les communautés, on soutient les initiatives, il faut développer, susciter, appeler. Oui mais concrètement ? Et pour tout cela, le seul point d’appui reste et demeure les paroisses[15]. Or toutes les paroisses de France, à des niveaux très inégaux entre les diocèses ruraux et urbains, subissent le même double couperet : la nécessité de pouvoir répondre aux demandes (activité très chronophage mais pourtant indispensable) cultuelles des habitants en étant dans l’incapacité d’assurer un renouvellement des personnes. Comment croire qu’il est possible de changer durablement les habitudes en s’appuyant presque exclusivement sur les mêmes personnes, sans agenda précis ou points d’étapes ?

Le professeur Arnaud Join-Lambert aborde de nombreux autres aspects de la synodalité en affrontant notamment les quatre grandes critiques majeures qui sont couramment exprimées :

  • La lourdeur des synodes
  • Des usines à gaz
  • Il est inutiles de faire un « vrai » synode (canonique)
  • La réception est trop difficile : « Une Eglise à deux vitesses »


A partir de concile provincial de Lille-Arras-Cambrai (2013-2015) il envisage un premier bilan ainsi que l’avenir des conciles provinciaux. Mais au-delà des difficultés, il rappelle que « le développement de la synodalité, fondée sur le sacerdoce commun des baptisés, est sans conteste une des plus grandes orientations théologiques pour que l’Eglise catholique soit capable de remplir sa mission pour les hommes et femmes d’aujourd’hui et de demain. »

L’article complet, bien mieux que mon paraphrasage saupoudré de mes opinions personnelles, est à lire ici.

Photo synode du diocèse de Troyes 2015. ©Diocèse de Troyes

Notes

[1] J’utilise volontairement la même classification aujourd’hui retenue en différenciant les synodes qui s’inscrivent dans le respect des canons 460 et suivants du Code de Droit Canonique de 1983 et les démarches synodales, dites parasynodes, qui respectent l’esprit de la démarche synodale tout en se démarquant du formalisme canonique. Néanmoins, l’expérience des 30 dernières années démontre que des parasynodes peuvent aboutir à des orientations beaucoup plus riches que certains synodes, dont les lois synodales se limitent parfois à quatre pages de grandes intentions

[2] Le pape François avait décidé de soumettre un questionnaire à l’adresse de tous les catholiques sur le thème de la famille afin de prendre l’avis, le pouls, de l’ensemble des baptisés, pour ne pas restreindre le synode romain aux seuls théologiens et prélats. Tous les diocèses français n’ont pas joué le jeu d’accompagner cette entreprise, tant pour des raisons logistiques qu’idéologiques, le fond du questionnaire était tellement « romain » dans sa formulation qu’il était totalement incompréhensible, mais néanmoins l’initiative manifeste la prise au sérieux du sensus fidei des communautés, signe d’une évolution nouvelle et notable qu’il faut mettre au crédit de l’actuel évêque de Rome.

[3] « Une Église synodale est une Église de l’écoute, avec la conscience qu’écouter « est plus qu’entendre ». C’est une écoute réciproque dans laquelle chacun a quelque chose à apprendre. » Discours à l’occasion de la commémoration du 50ème anniversaire de l’institution du Synode des Evêques, Rome, 17 octobre 2015, disponible http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/speeches/2015/october/documents/papa-francesco_20151017_50-anniversario-sinodo.html

[4] Je pense que l’impossibilité de pouvoir maintenir dans de nombreux diocèses un maillage territorial à partir des paroisses ainsi que l’absence de renouvellement, tant des prêtres que des laïcs en missions/responsabilités, va sans doute avoir pour conséquence à moyen terme un renouvellement de la périodicité des dynamiques synodales. En effet, afin de pouvoir mettre en œuvre les changements nécessaires afin d’adapter l’église locale à ce qui reste le cœur de sa mission, vivre de l’Évangile en l’annonçant à tous, les Évêques devront de plus en plus s’appuyer sur des laïcs affinitaires quant au choix des paroisses et mouvements, et donc des orientations pastorales. Il sera donc nécessaire de pouvoir bénéficier de l’adhésion du plus grand nombre, le synode étant à ce titre un excellent outil d’animation.

[5] Docteur en théologie et professeur à l’Université catholique de Louvain en Belgique. Ses recherches actuelles portent sur la synodalité dans les Églises particulières

[6] Documents Episcopat, n°5 Mai 2016, Synodes et concile en France. Bilan et perspectives

[7] J’extrapole un peu en mentionnant la méthode SWOT car à ma connaissance les diocèses n’utilisent pas cette grille d’analyse, mais peu ou prou, ils construisent une matrice similaire, mais sans parvenir à une modélisation précise des données. Sans doute serait-il pertinent de faire l’expérience d’associer pour un synode un cabinet compétent en intelligence collective pour accompagner une telle entreprise. Dans le même ordre d’idée, l’utilisation des data-données disponibles sur l’évolution des territoires permet de gagner du temps et offre une meilleur compréhension des convergences et divergences des évolutions territoriales entre communauté ecclésiale et humaine.

[8] A titre d’exemple, le synode du Havre (1992-1995) avait recueilli 10 000 réponses d’adultes et 2 500 réponses de jeunes, le synode de Perpignan (1985-1988) 4 500 réponses, le synode de Rouen (2009-2010) 6 760 réponses. Autant dire que vous avez plus qu’intérêt à avoir préparé en amont une bonne méthodologie de traitement des questionnaires sinon votre bureau va très vite ressembler à celui du courrier en retard de Gaston Lagaffe…

[9] Archevêque de Bordeaux de 1989 à 2001

[10] Le Cardinal Lustiger n’était pas forcément un ardent défenseur des procédures démocratiques dans l’Église. « Le synode de Paris a-t-il tenu ses promesses ? Il s’est limité à son rôle premier : être un lieu de partage d’expériences, de rencontres, dans la réflexion, la prière et la liturgie communes, entre générations et chrétiens de sensibilités différentes. (…) Ce synode ne fut jamais ce lieu de critique des orientations de l’Eglise qu’il a pu devenir dans certains diocèses en France ou à l’étranger. Jean-Marie Lustiger ne l’aurait pas permis. Ses opposants l’accuseront de verrouiller le système. » in Henri Tincq, Jean-Marie Lustiger, le Cardinal prophète, Grasset 2012, page 121

[11] En réalité, ce pourcentage est beaucoup plus élevé, car il faut rajouter à l’absence de décret pour l’application toutes les situations dans lesquelles n’existent pas les moyens humains et budgétaires pour la mise en œuvre, plus particulièrement dans les domaines de la santé, de la justice et de l’éducation nationale.

[12] « Les participants d’un synode ont souvent eu le sentiment, quelques années après l’événement, que les choses étaient identiques, les plaintes émises et reçues dans les assemblées n’avaient pas abouti, les décisions n’avaient pas donné lieu à un infléchissement radical de la situation ecclésiale. Les jeunes, en particulier, n’étaient pas revenus dans les églises… Il est difficile de ne pas accorder crédit à ses constats ».Nicolas de Bremond d’Ars, Catholicisme, zones de fracture, Bayard 2010, page 42

[13] C’est-à-dire sans thématique particulière, sans délimitation par l’Evêque d’un ordre du jour. L’expérience de relecture des 30 dernières années démontre selon moi l’importance de faire le choix d’un synode « thématique », ceci afin de ne pas sombrer sous le poids des sujets et ne pas subir un effet entonnoir encore plus important, entraînant frustrations et déceptions.

[14] Il est vrai qu’à l’aune de la fin du premier siècle, l’annonce de l’Evangile par Jésus semble être un échec total.

[15] Doyennés, ensemble inter-paroissiaux, secteurs,…. qu’importe le vocabulaire au final.

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